Ecrite en Janvier 2002
Ca fait quelques heures à présent que je suis dans mon lit. L’oreiller plaqué contre ma tempe, j’étouffais du mieux que je pouvais les bruits alentours. Le téléphone n’arrêtait pas de sonner, mon beeper non plus, la télévision changeait de chaîne tout le temps, Elisa m’appelait. Je donnerais tout pour lui répondre, j’abandonnerais tout ce que j’ai pour la voir, mais un pas vers elle ou ce téléphone, et c’est ma folie qui fout le camp. Pourquoi Dieu faut-il que je subisse un amour aussi fort ! Donne-moi le courage de réussir, toi qui t’es tant moqué de moi. Tu me dois bien ça.
Ma vie était normale avant elle. J’avais un travail simple de pompiste que j’effectuais avec toutes les simplicités du métier, je venais de fêter mes 25 ans simplement chez mes parents, en famille, j’étais un célibataire coulé dans le béton, libre et heureux, profitant du soleil comme du samedi soir, souriant, heureux, simple, quoi. Ça faisait des années que je naviguais sur Internet le soir, à la recherche de morceaux de musique, de films, de photos marrantes ou pornos (on ne trouve de toutes façons pas l’un sans l’autre), et de quelques amis avec qui je pouvais converser via ces salons de discussion aux sujets variés et prometteurs. « Prends moi à mort », « JF pour H âge mur », « pirates dans la place » ou encore « maman, apprends-moi à faire l’amour ». ça n’était pas la sexualité en tant que telle qui m’attirait, au fond, mais le désir de porter un masque… Vous savez, je suis un tueur au plumard, j’aime les filles chaudes, donnez moi des corps que commence l’orgie » Un masque, quoi. Si j’avais concrétisé un seul de mes propos, je me serais tellement craché à la gueule par dégoût que j’aurais fini soit par adopter définitivement le masque, soit détruit le corps d’une manière ou d’une autre, peu importe. Rencontrer des gens tordus, leur susurrer des horreurs, leur promettre du rêve pour finalement éteindre l’ordi et aller se coucher, c’est ça la télévision interactive du 21ème siècle. J’étais dans ce délire quand je me suis fait aborder par une fille. Son pseudo était « j’apprends-la-vie02 ». Dès le début, j’ai senti qu’elle allait me nuire… Non, plus sincèrement, j’ai surtout pris plaisir à lui nuire.
« - Bonsoir, jeune inconnu, je m’appelle Elisa, veux-tu discuter un peu ? », Sa phrase de départ était la preuve ultime que c’était la première fois qu’elle venait. Les débutantes ne savent pas qu’on leur ment tout le temps, elles se font avoir, et je m’en réjouissais d’avance. Erreur.
« -Salut à toi, princesse Elisa, je suis Xavier, un prince charmant à ton service »
- A mon service ? Voilà qui me plaît, quel âge as-tu ?
- J’ai 30 ans à peine, frétillant comme un gardon !
- Quel enthousiasme, ça fait plaisir à voir. Comment es-tu physiquement ?
- Tu ne t’intéresses qu’au physique ?
- Je vais me faire ma propre idée du mental J
- Je suis plutôt musclé, des pectoraux assez développés, je suis brun aux yeux bleus et très poilu.
Autant dire Stallone, un peu loin de moi.
- Voilà qui me paraît très bien, comment sont tes mains ?
- Mes mains ? Cinq doigts robustes mais fins, très forts, on me dit que j’ai une sacrée poigne. Elles sont douces aussi que je le veux.
- Je rêve déjà de toucher ces mains, je rêve de les sentir contre moi.
- Il n’en tient qu’à toi, bébé. Dis-moi juste où et quand !
- J’habite trop loin de Nancy, hélas, je ne sais pas si ce sera possible…
- Attends ! Où as-tu lu que j’étais de Nancy ?
- C’est dans ton profil, non ?
- Sûrement pas, explique- moi comment tu le sais.
- J’ai dû le dire par hasard, est-ce si important ?
- Non, je ne pense pas, tu me disais quoi, alors ?
- Je peux te téléphoner ?
- Pourquoi pas, je te mail mon numéro, tu sais, les salons ne sont plus aussi secrets aujourd’hui.
- D’accord, à tout de suite.
Je me suis empressé de lui envoyer mon numéro avec une photo de moi sous mon meilleur jour, c’est à dire à contre-jour, car, s’il y a moyen de moyenner, comme on dit, autant ranger ses jouets et passer au stade adulte pour quelques nuits. A peine avais-je appuyé sur « envoi » que le téléphone sonnait déjà. C’était elle, sous une masse de bruits gazouillant, je l’entendais me dire ; « C’est Elisa, tu te souviens de moi ? »
- Bien sûr que oui, voyons, d’où m’appelles-tu ? Je t’entends mal.
- Je ne suis pas chez moi, mais dans une usine, je voulais t’appeler quand même.
Sa voix se fit plus claire, elle s’adaptait au bruit environnant afin de produire le meilleur son possible.
- Elisa, je ne comprends pas, si tu es si loin de moi, pourquoi m’appeler ? Pourquoi ne pas choisir quelqu’un de proche de chez toi ?
- Je ne t’ai pas encore choisi, et puis je voyage beaucoup par l’autoroute, je pourrais faire un arrêt chez toi, un soir.
- Tu habites où ?
- Près de Paris, je vis chez des amis pour l’instant. Je leur paye une partie du loyer et j’ai un étage de leur maison.
- C’est pas la porte à coté, c’est sûr. Dis moi ce que tu veux et je verrai si je peux te le donner, d’accord ?
- J’en sais rien, que m’offres tu ?
- Allons, un effort, quel est ton désir caché ?
- J’en ai bien un, peut-être, mais je veux pouvoir te faire confiance.
- Tu peux, je t’écoute.
Je m’attendais à un fantasme, imprégné de désir charnel, et ben Makash !!
- Xavier, j’aimerais que tu m’apprennes l’amour…
Un silence de type pesant, niveau 5 de gêne, s’empara du téléphone. Puis, je réunis mes idées, rangeai mon sourire bête de victoires faciles et répondis doucement.
- Que je t’apprenne l’amour ? Explique- toi, s’il-te-plaît.
- Apprends moi ce que c’est, comme sentiment, dis-moi comment tu le vis, je t’en prie.
- Mais pourquoi ? Il te suffit de t’en souvenir, tout le monde a aimé une fois au moins.
- Pas moi, pas vraiment en tout cas.
- Comment est-ce possible ? Tu as dormi durant ta vie ?
- T’es pas très loin, je suis victime d’amnésie totale. Je m’appelle Elisa mais rien ne me le prouve, si tu vois ce que je veux dire. C’est dû à un accident il y a un peu moins de 4 mois. C’est comme si je venais de naître. Je ressens un manque important, comme si on n’avait pas achevé ma vie, comme si j’étais née sans bras, et je sais de quoi je parle.
- Attends, tu n’as pas de bras ?
- Ni de tête, ni de pied, je ne suis qu’une voix pour toi, non ?
- C’est une manière de voir les choses. En tout cas, j’admire ton courage.
- Merci, mais tu sais, si je pouvais arrêter ma vie, je l’aurais déjà fait.
- Qu’est ce qui t’en empêche ?
- Certains désirs de retrouver ce que j’ai perdu, de connaître l’amour par exemple. Parle-m’en, s’il te plait !
- Mais tu veux savoir quoi ? Comment c’est, le sexe ?
- Non ! Ce que c’est que d’aimer.
- Elisa, je ne sais pas si je suis la bonne personne Tu sais, les amours que j’ai eus n’étaient que rarement partagés…
- C’est quoi, l’amour ?
- Je ne sais pas, c’est un peu comme une maladie, c’est un besoin. On pense à l’autre, tout le temps, on en rêve, on la désire. On veut son bonheur. Pfff, c’est banal ce que je dis…
- Continue, insista t’elle
- On a jamais trop réussi à le définir, ça nous tombe d’un coup dessus, tout devient plus beau, plus doux, moins triste quand celle qu’on aime est là. On envisage la vie différemment…
- Continue, dit-elle sur le même ton.
- Je ne saurais t’en dire plus. Je crois que les mots ont toujours été trop faibles pour décrire ce que c’est.
- Ca doit être magique. J’aimerais pouvoir le vivre, souhaiter le bonheur de quelqu’un plus que tout, et recevoir de lui tout ce que l’on rêve d’avoir, c’est tellement humain et si loin de moi.
Le bruit de fond de l’usine était devenu quasi inexistant, on était à présent seuls.
La conversation s’enraya sur ma vie passée, les quelques personnes qui la partagèrent, ma famille. J’avais l’impression qu’elle ignorait jusqu’à l’amour d’une mère. Elle m’a dit ne pas les avoir connus, ou peut-être les avoir perdus avec le reste de sa mémoire. Elle ne me détailla jamais l’accident en question, me parlant juste du vide qu’il avait laissé dans sa mémoire.
« - Sans passé, nous ne sommes rien » et pourtant elle existait, me confiait ses angoisses, ses rêves, ses désirs. Elle ne savait pas où aller, mais j’avais envie de la suivre. Même son cœur avait oublié la vie, elle était morte à ses yeux, pleurant une existence effacée par un simple « accident » de parcours. Elle s’appelait Elisa, avait une voix magique, était fragile, si fragile, et forte… si forte.
Après ce premier contact auditif, nous avons continué à converser, à philosopher, à me révéler. Elle n’avait, pour mon malheur, rien à partager. Elle me disait que ses journées à l’usine était inintéressantes au possible, qu’elle ne faisait rien de vivant, à part m’appeler ou converser avec moi par internet. Au fur et à mesure que le temps avançait, elle entrait dans ma vie par la petite porte, subtile. Elle m’appelait au travail pendant mes pauses ou m’envoyait des mails câlins et doux dès que je me connectais, bref, elle se greffait aux moments les moins gênants, et j’appréciais autant qu’on apprécie un café au réveil sur une terrasse du sud de
« - Il y a des choses que je ne peux pas t’expliquer, Xavier. Notre rencontre est irréalisable pour l’instant.
- Mais pourquoi ? Je sais que je ne te suis pas indifférent, et moi, je meurs d’envie de te voir, de te toucher, donne- moi une bonne raison pour ne pas qu’on se rencontre !
- Une seule ?
- Oui, mais une bonne alors !
- Je ne suis pas ce que tu crois, Xavier, je ne te conviendrais jamais, que ce soit pour une nuit ou pour la vie, je ne te plairais pas !
- Mais arrête, je ne ressemble pas à Stallone, tu le sais bien, on a nos défauts et je t’aimerai avec les tiens.
- C’est très démesuré comme défaut. Ne me demande pas ça.
- Tu pèses combien ?
- Curieux, va ! Au bas mot, une tonne huit.
- J’ai connu des éléphants plus lourds ! Et j’aime bien les éléphants.
- Il y a un véritable problème, je t’assure. Et je ne veux pas te rencontrer.
- Alors quoi, on jette tout à l’eau ? On se remercie d’être passé l’un dans la vie de l’autre et basta ? Je ne veux pas d’une vie sans toi, je ne veux pas que tu disparaisses, j’ai cherché pendant toute une vie, et j’ai envie de poser mes valises dans ton cœur. Je t’en prie, accepte.
- Il ne faut pas… non… pardon, je ne me rendais pas compte, efface-moi de ta mémoire, je t’en supplie !
- Tu plaisantes ! Si tu veux, on continue à s’appeler, ok ? Pardonne- moi de t’avoir brusqué, Elisa, j’ai besoin de toi !
- Tu me remplaceras vite par mieux, refais ta vie Xav, je t’en supplie, ne m’appelle plus, ne m’écris plus !
J’entends encore au fond de ma mémoire le bruit d’une coupure violente de communication. Tous mes gestes étaient si mécaniques, j’ai reposé le combiné, regardé un instant mon visage dans la glace, réajusté ma cravate et sorti la bouteille de rhum. Le reste ? Black out. Mon dernier souvenir remonte à 5 heures de matin. Dans mon coma profond, j’ai entendu sa voix, peut-être est-ce le seul rêve que j’ai fait cette nuit là. Je l’imaginais enfermée dans cette usine, prisonnière, cruellement coupée du monde et de moi. Pourquoi ? Ça, je l’ignorais. Je me voyais en preux chevalier venant la sauver, elle si belle et moi si bon. Il a fallu que le téléphone sonne pour me tirer de cette torpeur absurde. C’était mon patron qui m’expliquait que quatre heures de retard, ça commençait à faire long. Quand je lui ai demandé ma journée, après lui avoir vaguement expliqué pourquoi, il m’accorda même le reste de la semaine.
« - Va la chercher si c’est elle qu’il te faut, t’arrêteras peut-être de rien branler derrière le comptoir ! » Merci !
Après m’être sérieusement décapé au jet le plus puissant de ma pièce d’eau, chaud-puis-froid-puis-chaud-puis-froid-puis-chaud-et-on-arrête-là, j’ai pris le téléphone et ait essayé de la rappeler.
« - Xavier, arrête, ne m’appelle plus !
- Mais je sais que tu as des ennuis ! Je ne te laisserai pas tomber !
- Il ne faut pas qu’ils sachent ! Je t’en prie, ne risque pas ta vie !
- Je serai là d’ici ce soir ! J’arrive !
- Non, Xavier, je t’aime ! Ne fais pas ça !
- Elisa… je t’aime aussi… J’arrive.
Je raccroche, décroche à nouveau et compose le numéro de Ruddy, un vieil ami que j’ai connu dans une de mes histoires passées, un as de l’informatique.
« - Chaouuu Brother, ça fait un bail, qu’est ce que tu deviens !
- Chaou kid, c’est pas la grande forme, dis, je te rappellerai un autre jour pour chatter, là, j’ai besoin de toi, j’ai un numéro de téléphone qui est sur liste rouge, tu peux … ?
- Envoie, je te le fais en live.
- 082 465 1986
- Ok, c’est déjà pas un commercial, attends, je trace… Ok Paris, 16ème, attends, j’ai un truc qui… Vache, ça me trace en retour !! C’est un bâtiment gouvernemental, gros ! Faut que je les dévie, 2 secondes !… Ok, ça roule… Ils se baladent chez Mac do en ce moment. Bon, j’ai ton adresse, et je ne veux pas savoir pourquoi je viens de pirater une ligne T1 supra-gouvernementale en risquant mon travail, mon PC et ma vie. Ok ?
- Je… merci Ruddy. A très bientôt
- Sans cadeaux de merde, s’il te plait.
- Promis
L’adresse était simple, une place en plein 16ème. Arrivé sur place dans la soirée, je ne vis qu’un dôme flanqué d’une porte. Du barbelé ceinturait le bâtiment, tout en sous-sol, une grosse sonnette, une caméra infra-rouge, y a plus qu’a y aller franco !
Aucun son n’a émané de la sonnette lorsque ma hargne et mon doigt pressèrent le bouton.
« - Vous êtes dans un bâtiment gouvernemental, veuillez quitter la place dans les plus brefs délais.
- Allez dire à vos pantoufles de patrons que je sais qu’ Elisa est ici et que je vais alerter les médias s’ils ne font rien pour la sortir de là ! (Franco, quoi)
- Vous êtes qui ?
- Xavier Serjevitch, de Nancy, pompiste de son état.
- Veuillez patienter.
Quelques minutes après, la porte s’ouvrit, mais je n’ai pas pu entrer, enfin… pas de mon plein gré. Ils ont répondu aussi franco que moi, avec arme poing et poing dans le ventre (ça laisse moins de marques). Puis, une de ces ordures payées par nos impôts m’a planté deux aiguilles au milieu des fesses et a tenté de les faire griller aux 300 watts. On me disait longtemps que j’étais pas une lumière, mais là… enfin. Me voilà paralysé et traîné vers un destin que je concevais à ce moment comme assez funeste. Ils m’ont assis dans un fauteuil en cuir rouge, dans une espèce de salle de réunion très moderne, où les rares plantes vertes crevaient du manque de lumière et d’air. Ils m’ont rattrapé une paire de fois quand je coulais dans le fauteuil, mes muscles paralysés empêchant l’assise idéale que j’avais imaginée lors de mon trajet jusqu’ici. Quatre cadres avec leur barreau Havanas en bouche sont arrivés, chapeau sous les aisselles, l’air assez vexé. Je les regardais presque couché dans leur fauteuil de cuir à force de couler. Les trois m’examinèrent comme une bête curieuse, pendant que le quatrième s’affairait à régler l’éclairage pour, probablement, éviter que je les reconnaisse dans la rue. Soit. Je suis d’accord pour qu’on ne devienne pas potes. Le premier s’approcha avec un poste de cassettes et appuya sur la touche « play »
« Allez dire à vos pantoufles de patrons que je sais qu’Elisa est ici et que je vais alerter les médias s’il ne font rien pour la sortir de là ! »
- Nous voulons savoir pourquoi…
- Attendez, quand je disais pantoufle, c’était pour rire, je viens d’une région où tout le monde s’appelle gros ! Alors Pantoufle, c’était juste pour…
- Silence ! Le quatrième venait de beugler.
- Nous voulons savoir pourquoi vous voulez divulguer l’existence d’Elisa aux médias
- Vous ne vous rendez peut-être pas compte des conséquences !
- Combien pour votre silence ?
- Elisa est la pièce maîtresse d’un projet secret de défense du gouvernement, nous vous demandons de la laisser travailler et non de la dénoncer.
Mes mâchoires endolories posèrent la première question.
- Pourquoi la gardez-vous ici ?
- Nous ne sommes pas tenus de vous répondre, sachez cependant qu’elle est ici parce que c’est l’endroit le plus sûr de l’hexagone.
- Nous voudrions savoir, demanda, le second, d’où vous tenez des informations sur Elisa et sur son travail.
- Je ne suis pas obligé de répondre non plus. (Impossible pour moi de mettre sa vie en péril s’ils apprennent qu’elle téléphone à l’extérieur.) Avec moi, c’est pas donnant-donnant, capicé ?
- Nous sommes très patients, ne nous poussez pas à bout tout de suite !
- Je tâte, on va dire…
La première baffe partit du sournois de gauche, elle claqua autant dans la douleur que dans la surprise. Curieusement, je me suis demandé au moment de l’impact ce que je faisais là. Le goût de sang emplit ma bouche, me faisant comprendre que la gifle avait été d’une puissance appréciable, et que la violence allait être grimpante.
D’où la connaissez-vous ? Comment avez-vous pris contact ? Que savez-vous d’elle ? J’avais toujours rêvé de savoir exactement ce que la gestapo utilisait comme technique pour faire parler les braves ayant un secret qui les intéressait, me voilà rassuré, on ne perd pas les recettes de grand-mère. J’ai été électrocuté, on m’a injecté des produits, des drogues, on m’a brûlé, ça a duré huit heures. Petit à petit, mes défenses se sont baissées et je suis passé de Alpha à Omega. De là, j’ai tout raconté, mon amour, pardonne-moi ce que j’ai fait, j’ai tout dit. Puis j’ai sombré dans un petit coma de quatre heures, me réveillant dans un immaculé blanc d’infirmerie. L’enclume que j’avais à la place du crâne et les marques d’agression sur mon corps me firent comprendre qu’ils en avaient fini avec moi. Un infirmier froid comme la pierre arriva dans la pièce.
« - Vous pouvez partir, habillez-vous.
- Si vous croyez que je vais me laisser faire, je vais vous traîner devant les tribunaux !
- Leur loi est au-dessus de la vôtre, ça s’appelle Secret-Défense. Si vous saviez le nombre de cadavres que je fais disparaître par mois… Allez, foutez le camp et vite !
- …
Je me suis levé, sentant comme sur une carte dans ma tête tous les points douloureux de mon corps. Aïe ! Chaque pas me faisait souffrir. Le bilan ? Rien, j’ai servi à rien. J’ai empiré la situation au maximum de mes possibilités, et Elisa ? J’ignore ce qu’ils lui ont fait. Mon pauvre cœur, quand nous verrons-nous ?
Plus tard dans l’après midi, je rentrai en stop, mais ma gueule marquée au rouge n’incitait personne à la charité routière. Un camionneur me déposa dans un petit resto-route sur
Je me souvenais difficilement de ce qui s’était exactement passé. Dans mes réminiscences, j’ai trace de deux phrases qui me laissaient perplexe.
« - Amoureux d’Elisa, il délire, là, non ?
- Je pense qu’il est sérieux. On a un problème. »
Elisa, mon idéale, finalement, je ne te connais pas. Dois-je continuer cette guerre insensée pour toi qui ne veux même pas être libérée ? Et pourtant, ma vie a besoin de toi…
Lorsqu’un téléphone sonna dans le resto, je me souviens avoir grommelé un truc comme « progrès de merde », mais je me souviens surtout du vide qui s’en suivit lorsque le propriétaire s’est levé pour demandé s’il y avait un Xavier Serjevitch à proximité. Il a été tout aussi étonné de me voir lever la main, l’air ahuri. Au téléphone, une voix triste, Elisa devait avoir pleuré.
« Xavier, mon amour, je t’en prie, arrête de me chercher, je suis désolée de ce qu’ils t’ont fait, ces monstres.
- Elisa ? Comment m’as-tu retrouvé ?
- Je t’en prie, mon ange, pardonne-moi
- J’ai besoin de toi, je t’en prie, ne m’abandonne pas, il y a forcément une solution !
- Non, je n’ai pas le choix, je dois rester ici, avec eux.
- Mais ils ne peuvent pas garder quelqu’un contre sa volonté, c’est anti-démocratique, tu as des droits !
- Je n’en ai pas, non… je leur appartiens.
- …
- Tu es la première personne qui m’a aimée pour ce que je suis vraiment, et tu es la première, toute première personne que j’ai aimée. Hélas, nous ne sommes pas du même monde. Il faut arrêter ce rêve, même si je t’aime comme je t’aime. Pardonne-moi…


Dans le contexte actuel, j'ai eu envie de mettre en ligne un texte que j'ai écris il y a quelques années de cela... Il est en Hommage à Rudyard Kippling et Paul Elluard. Il y a des choses que je ne veux jamais oublier... Bonne lecture.
Est-ce possible ? A quoi ça ressemble ? Peut-on y vivre ? On a beau torturer le bout de gras, la souris est bien morte. Je n’obtiens pas mes réponses. Je le sens pourtant, à chaque impulsion, chaque respiration, chaque battement. Je sens ses doutes, ses angoisses. Il bouge en moi, il vit en moi. Je sens ce qu’il veut, ce qu’il aime, et pourtant, je n’ose pas.
Je sais qui je suis car je sais qui il est. Tout change quand on a une famille, non ? C’est drôle. Je ne lui toucherai jamais le visage, je ne l’embrasserai pas en le serrant sur mon cœur. Je ne crois même pas être reconnaissant de mon existence, mais j’ai une famille. J’ignore juste à quoi elle sert.

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