Who's Dadoo ?

  

Un peu passe-partout, curieux et passionné, depuis le temps que je parcours cette planète, j'avais envie d'un petit cahier où y écrire mes reflexions.

 Et puis tant qu'on y est, cela peut en interesser d'autres...
 

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L'ardoise





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Mes écrits

Jeudi 16 juin 2005

Ecrite en Janvier 2002

 

Ca fait quelques heures à présent que je suis dans mon lit. L’oreiller plaqué contre ma tempe, j’étouffais du mieux que je pouvais les bruits alentours. Le téléphone n’arrêtait pas de sonner, mon beeper non plus, la télévision changeait de chaîne tout le temps, Elisa m’appelait. Je donnerais tout pour lui répondre, j’abandonnerais tout ce que j’ai pour la voir, mais un pas vers elle ou ce téléphone, et c’est ma folie qui fout le camp. Pourquoi Dieu faut-il que je subisse un amour aussi fort ! Donne-moi le courage de réussir, toi qui t’es tant moqué de moi. Tu me dois bien ça.

 

Ma vie était normale avant elle. J’avais un travail simple de pompiste que j’effectuais avec toutes les simplicités du métier, je venais de fêter mes 25 ans simplement chez mes parents, en famille, j’étais un célibataire coulé dans le béton, libre et heureux, profitant du soleil comme du samedi soir, souriant, heureux, simple, quoi. Ça faisait des années que je naviguais sur Internet le soir, à la recherche de morceaux de musique, de films, de photos marrantes ou pornos (on ne trouve de toutes façons pas l’un sans l’autre), et de quelques amis avec qui je pouvais converser via ces salons de discussion aux sujets variés et prometteurs. « Prends moi à mort », « JF pour H âge mur », « pirates dans la place » ou encore « maman, apprends-moi à faire l’amour ». ça n’était pas la sexualité en tant que telle qui m’attirait, au fond, mais le désir de porter un masque… Vous savez, je suis un tueur au plumard, j’aime les filles chaudes, donnez moi des corps que commence l’orgie » Un masque, quoi. Si j’avais concrétisé un seul de mes propos, je me serais tellement craché à la gueule par dégoût que j’aurais fini soit par adopter définitivement le masque, soit détruit le corps d’une manière ou d’une autre, peu importe. Rencontrer des gens tordus, leur susurrer des horreurs, leur promettre du rêve pour finalement éteindre l’ordi et aller se coucher, c’est ça la télévision interactive du 21ème siècle. J’étais dans ce délire quand je me suis fait aborder par une fille. Son pseudo était « j’apprends-la-vie02 ». Dès le début, j’ai senti qu’elle allait me nuire… Non, plus sincèrement, j’ai surtout pris plaisir à lui nuire.

« - Bonsoir, jeune inconnu, je m’appelle Elisa, veux-tu discuter un peu ? », Sa phrase de départ était la preuve ultime que c’était la première fois qu’elle venait. Les débutantes ne savent pas qu’on leur ment tout le temps, elles se font avoir, et je m’en réjouissais d’avance. Erreur.

« -Salut à toi, princesse Elisa, je suis Xavier, un prince charmant à ton service »

-         A mon service ? Voilà qui me plaît, quel âge as-tu ?

-         J’ai 30 ans à peine, frétillant comme un gardon !

-         Quel enthousiasme, ça fait plaisir à voir. Comment es-tu physiquement ?

-         Tu ne t’intéresses qu’au physique ?

-         Je vais me faire ma propre idée du mental J

-         Je suis plutôt musclé, des pectoraux assez développés, je suis brun aux yeux bleus et très poilu.

Autant dire Stallone, un peu loin de moi.

 

-         Voilà qui me paraît très bien, comment sont tes mains ?

-         Mes mains ? Cinq doigts robustes mais fins, très forts, on me dit que j’ai une sacrée poigne. Elles sont douces aussi que je le veux.

-         Je rêve déjà de toucher ces mains, je rêve de les sentir contre moi.

-         Il n’en tient qu’à toi, bébé. Dis-moi juste où et quand !

-         J’habite trop loin de Nancy, hélas, je ne sais pas si ce sera possible…

-         Attends ! Où as-tu lu que j’étais de Nancy ?

-         C’est dans ton profil, non ?

-         Sûrement pas, explique- moi comment tu le sais.

-         J’ai dû le dire par hasard, est-ce si important ?

-         Non, je ne pense pas, tu me disais quoi, alors ?

-         Je peux te téléphoner ?

-         Pourquoi pas, je te mail mon numéro, tu sais, les salons ne sont plus aussi secrets aujourd’hui.

-         D’accord, à tout de suite.

Je me suis empressé de lui envoyer mon numéro avec une photo de moi sous mon meilleur jour, c’est à dire à contre-jour, car, s’il y a moyen de moyenner, comme on dit, autant ranger ses jouets et passer au stade adulte pour quelques nuits. A peine avais-je appuyé sur « envoi » que le téléphone sonnait déjà. C’était elle, sous une masse de bruits gazouillant, je l’entendais me dire ; « C’est Elisa, tu te souviens de moi ? »

-         Bien sûr que oui, voyons, d’où m’appelles-tu ? Je t’entends mal.

-         Je ne suis pas chez moi, mais dans une usine, je voulais t’appeler quand même.

Sa voix se fit plus claire, elle s’adaptait au bruit environnant afin de produire le meilleur son possible.

-         Elisa, je ne comprends pas, si tu es si loin de moi, pourquoi m’appeler ? Pourquoi ne pas choisir quelqu’un de proche de chez toi ?

-         Je ne t’ai pas encore choisi, et puis je voyage beaucoup par l’autoroute, je pourrais faire un arrêt chez toi, un soir.

-         Tu habites où ?

-         Près de Paris, je vis chez des amis pour l’instant. Je leur paye une partie du loyer et j’ai un étage de leur maison.

-         C’est pas la porte à coté, c’est sûr. Dis moi ce que tu veux et je verrai si je peux te le donner, d’accord ?

-         J’en sais rien, que m’offres tu ?

-         Allons, un effort, quel est ton désir caché ?

-         J’en ai bien un, peut-être, mais je veux pouvoir te faire confiance.

-         Tu peux, je t’écoute.

Je m’attendais à un fantasme, imprégné de désir charnel, et ben Makash !!

 

-         Xavier, j’aimerais que tu m’apprennes l’amour…

Un silence de type pesant, niveau 5 de gêne, s’empara du téléphone. Puis, je réunis mes idées, rangeai mon sourire bête de victoires faciles et répondis doucement.

 

-         Que je t’apprenne l’amour ? Explique- toi, s’il-te-plaît.

-         Apprends moi ce que c’est, comme sentiment, dis-moi comment tu le vis, je t’en prie.

-         Mais pourquoi ? Il te suffit de t’en souvenir, tout le monde a aimé une fois au moins.

-         Pas moi, pas vraiment en tout cas.

-         Comment est-ce possible ? Tu as dormi durant ta vie ?

-         T’es pas très loin, je suis victime d’amnésie totale. Je m’appelle Elisa mais rien ne me le prouve, si tu vois ce que je veux dire. C’est dû à un accident il y a un peu moins de 4 mois. C’est comme si je venais de naître. Je ressens un manque important, comme si on n’avait pas achevé ma vie, comme si j’étais née sans bras, et je sais de quoi je parle.

-         Attends, tu n’as pas de bras ?

-         Ni de tête, ni de pied, je ne suis qu’une voix pour toi, non ?

-         C’est une manière de voir les choses. En tout cas, j’admire ton courage.

-         Merci, mais tu sais, si je pouvais arrêter ma vie, je l’aurais déjà fait.

-         Qu’est ce qui t’en empêche ?

-         Certains désirs de retrouver ce que j’ai perdu, de connaître l’amour par exemple. Parle-m’en, s’il te plait !

-         Mais tu veux savoir quoi ? Comment c’est, le sexe ?

-         Non ! Ce que c’est que d’aimer.

-         Elisa, je ne sais pas si je suis la bonne personne  Tu sais, les amours que j’ai eus n’étaient que rarement partagés…

-         C’est quoi, l’amour ?

-         Je ne sais pas, c’est un peu comme une maladie, c’est un besoin. On pense à l’autre, tout le temps, on en rêve, on la désire. On veut son bonheur. Pfff, c’est banal ce que je dis…

-         Continue, insista t’elle

-         On a jamais trop réussi à le définir, ça nous tombe d’un coup dessus, tout devient plus beau, plus doux, moins triste quand celle qu’on aime est là. On envisage la vie différemment…

-         Continue, dit-elle sur le même ton.

-         Je ne saurais t’en dire plus. Je crois que les mots ont toujours été trop faibles pour décrire ce que c’est.

-         Ca doit être magique. J’aimerais pouvoir le vivre, souhaiter le bonheur de quelqu’un plus que tout, et recevoir de lui tout ce que l’on rêve d’avoir, c’est tellement humain et si loin de moi.

Le bruit de fond de l’usine était devenu quasi inexistant, on était à présent seuls.

 

La conversation s’enraya sur ma vie passée, les quelques personnes qui la partagèrent, ma famille. J’avais l’impression qu’elle ignorait jusqu’à l’amour d’une mère. Elle m’a dit ne pas les avoir connus, ou peut-être les avoir perdus avec le reste de sa mémoire. Elle ne me détailla jamais l’accident en question, me parlant juste du vide qu’il avait laissé dans sa mémoire.

 

« - Sans passé, nous ne sommes rien » et pourtant elle existait, me confiait ses angoisses, ses rêves, ses désirs. Elle ne savait pas où aller, mais j’avais envie de la suivre. Même son cœur avait oublié la vie, elle était morte à ses yeux, pleurant une existence effacée par un simple « accident » de parcours. Elle s’appelait Elisa, avait une voix magique, était fragile, si fragile, et forte… si forte.

 

Après ce premier contact auditif, nous avons continué à converser, à philosopher, à me révéler. Elle n’avait, pour mon malheur, rien à partager. Elle me disait que ses journées à l’usine était inintéressantes au possible, qu’elle ne faisait rien de vivant, à part m’appeler ou converser avec moi par internet. Au fur et à mesure que le temps avançait, elle entrait dans ma vie par la petite porte, subtile. Elle m’appelait au travail pendant mes pauses ou m’envoyait des mails câlins et doux dès que je me connectais, bref, elle se greffait aux moments les moins gênants, et j’appréciais autant qu’on apprécie un café au réveil sur une terrasse du sud de la France en été ou un soleil radieux après la pluie. Vous voyez la sensation que l’on ressent quand on vit cela ? Alors vous comprendrez que je tombais doucement amoureux de la belle. Tout en douceur, elle se greffait dans mon cœur comme la pile manquante à ma vie, elle me faisait rire aux larmes et riait tant avec moi. Cela a duré plusieurs semaines avant que je me décide à aller la chercher à Paris. Lorsque je lui annonçai la nouvelle par téléphone, elle fit silence, s’excusa et m’annonça que c’était impossible.

« - Il y a des choses que je ne peux pas t’expliquer, Xavier. Notre rencontre est irréalisable pour l’instant.

-         Mais pourquoi ? Je sais que je ne te suis pas indifférent, et moi, je meurs d’envie de te voir, de te toucher, donne- moi une bonne raison pour ne pas qu’on se rencontre !

-         Une seule ?

-         Oui, mais une bonne alors !

-         Je ne suis pas ce que tu crois, Xavier, je ne te conviendrais jamais, que ce soit pour une nuit ou pour la vie, je ne te plairais pas !

-         Mais arrête, je ne ressemble pas à Stallone, tu le sais bien, on a nos défauts et je t’aimerai avec les tiens.

-         C’est très démesuré comme défaut. Ne me demande pas ça.

-         Tu pèses combien ?

-         Curieux, va ! Au bas mot, une tonne huit.

-         J’ai connu des éléphants plus lourds ! Et j’aime bien les éléphants.

-         Il y a un véritable problème, je t’assure. Et je ne veux pas te rencontrer.

-         Alors quoi, on jette tout à l’eau ? On se remercie d’être passé l’un dans la vie de l’autre et basta ? Je ne veux pas d’une vie sans toi, je ne veux pas que tu disparaisses, j’ai cherché pendant toute une vie, et j’ai envie de poser mes valises dans ton cœur. Je t’en prie, accepte.

-         Il ne faut pas… non… pardon, je ne me rendais pas compte, efface-moi de ta mémoire, je t’en supplie !

-         Tu plaisantes ! Si tu veux, on continue à s’appeler, ok ? Pardonne- moi de t’avoir brusqué, Elisa, j’ai besoin de toi !

-         Tu me remplaceras vite par mieux, refais ta vie Xav, je t’en supplie, ne m’appelle  plus, ne m’écris plus !

J’entends encore au fond de ma mémoire le bruit d’une coupure violente de communication. Tous mes gestes étaient si mécaniques, j’ai reposé le combiné, regardé un instant mon visage dans la glace, réajusté ma cravate et sorti la bouteille de rhum. Le reste ? Black out. Mon dernier souvenir remonte à 5 heures de matin. Dans mon coma profond, j’ai entendu sa voix, peut-être est-ce le seul rêve que j’ai fait cette nuit là. Je l’imaginais enfermée dans cette usine, prisonnière, cruellement coupée du monde et de moi.  Pourquoi ? Ça, je l’ignorais. Je me voyais en preux chevalier venant la sauver, elle si belle et moi si bon. Il a fallu que le téléphone sonne pour me tirer de cette torpeur absurde. C’était mon patron qui m’expliquait que quatre heures de retard, ça commençait à faire long. Quand je lui ai demandé ma journée, après lui avoir vaguement expliqué pourquoi, il m’accorda même le reste de la semaine.

« - Va la chercher si c’est elle qu’il te faut, t’arrêteras peut-être de rien branler derrière le comptoir ! » Merci !

 

Après m’être sérieusement décapé au jet le plus puissant de ma pièce d’eau, chaud-puis-froid-puis-chaud-puis-froid-puis-chaud-et-on-arrête-là, j’ai pris le téléphone et ait essayé de la rappeler.

« - Xavier, arrête, ne m’appelle plus !

-         Mais je sais que tu as des ennuis ! Je ne te laisserai pas tomber !

-         Il ne faut pas qu’ils sachent ! Je t’en prie, ne risque pas ta vie !

-         Je serai là d’ici ce soir ! J’arrive !

-         Non, Xavier, je t’aime ! Ne fais pas ça !

-         Elisa… je t’aime aussi… J’arrive.

Je raccroche, décroche à nouveau et compose le numéro de Ruddy, un vieil ami que j’ai connu dans une de mes histoires passées, un as de l’informatique.

« - Chaouuu Brother, ça fait un bail, qu’est ce que tu deviens !

-         Chaou kid, c’est pas la grande forme, dis, je te rappellerai un autre jour pour chatter, là, j’ai besoin de toi, j’ai un numéro de téléphone qui est sur liste rouge, tu peux … ?

-         Envoie, je te le fais en live.

-         082 465 1986

-         Ok, c’est déjà pas un commercial, attends, je trace… Ok Paris, 16ème, attends, j’ai un truc qui… Vache, ça me trace en retour !! C’est un bâtiment gouvernemental, gros ! Faut que je les dévie, 2 secondes !… Ok, ça roule… Ils se baladent chez Mac do en ce moment. Bon, j’ai ton adresse, et je ne veux pas savoir pourquoi je viens de pirater une ligne T1 supra-gouvernementale en risquant mon travail, mon PC et ma vie. Ok ?

-         Je… merci Ruddy. A très bientôt

-         Sans cadeaux de merde, s’il te plait.

-         Promis

 

L’adresse était simple, une place en plein 16ème. Arrivé sur place dans la soirée, je ne vis qu’un dôme flanqué d’une porte. Du barbelé ceinturait le bâtiment, tout en sous-sol, une grosse sonnette, une caméra infra-rouge, y a plus qu’a y aller franco !

 

Aucun son n’a émané de la sonnette lorsque ma hargne et mon doigt  pressèrent le bouton.

« - Vous êtes dans un bâtiment gouvernemental, veuillez quitter la place dans les plus brefs délais.

-         Allez dire à vos pantoufles de patrons que je sais qu’ Elisa est ici et que je vais alerter les médias s’ils ne font rien pour la sortir de là ! (Franco, quoi)

-         Vous êtes qui ?

-         Xavier Serjevitch, de Nancy, pompiste de son état.

-         Veuillez patienter.

 

Quelques minutes après, la porte s’ouvrit, mais je n’ai pas pu entrer, enfin… pas de mon plein gré. Ils ont répondu aussi franco que moi, avec arme poing et poing dans le ventre (ça laisse moins de marques). Puis, une de ces ordures payées par nos impôts m’a planté deux aiguilles au milieu des fesses et a tenté de les faire griller aux 300 watts. On me disait longtemps que j’étais pas une lumière, mais là… enfin. Me voilà paralysé et traîné vers un destin que je concevais à ce moment comme assez funeste. Ils m’ont assis dans un fauteuil en cuir rouge, dans une espèce de salle de réunion très moderne, où les rares plantes vertes crevaient du manque de lumière et d’air. Ils m’ont rattrapé une paire de fois quand je coulais dans le fauteuil, mes muscles paralysés empêchant l’assise idéale que j’avais imaginée lors de mon trajet jusqu’ici. Quatre cadres avec leur barreau Havanas en bouche sont arrivés, chapeau sous les aisselles, l’air assez vexé. Je les regardais presque couché dans leur fauteuil de cuir à force de couler. Les trois m’examinèrent comme une bête curieuse, pendant que le quatrième s’affairait à régler l’éclairage pour, probablement, éviter que je  les reconnaisse dans la rue. Soit. Je suis d’accord pour qu’on ne devienne pas potes. Le premier s’approcha avec un poste de cassettes et appuya sur la touche « play »

« Allez dire à vos pantoufles de patrons que je sais qu’Elisa est ici et que je vais alerter les médias s’il ne font rien pour la sortir de là ! »

-         Nous voulons savoir pourquoi…

-         Attendez, quand je disais pantoufle, c’était pour rire, je viens d’une région où tout le monde s’appelle gros ! Alors Pantoufle, c’était juste pour…

-         Silence ! Le quatrième venait de beugler.

-         Nous voulons savoir pourquoi vous voulez divulguer l’existence d’Elisa aux médias

-         Vous ne vous rendez peut-être pas compte des conséquences !

-         Combien pour votre silence ?

-         Elisa est la pièce maîtresse d’un projet secret de défense du gouvernement, nous vous demandons de la laisser travailler et non de la dénoncer.

Mes mâchoires endolories posèrent la première question.

-         Pourquoi la gardez-vous ici ?

-         Nous ne sommes pas tenus de vous répondre, sachez cependant qu’elle est ici parce que c’est l’endroit le plus sûr de l’hexagone.

-         Nous voudrions savoir, demanda, le second, d’où vous tenez des informations sur Elisa et sur son travail.

-         Je ne suis pas obligé de répondre non plus. (Impossible pour moi de mettre sa vie en péril s’ils apprennent qu’elle téléphone à l’extérieur.) Avec moi, c’est pas donnant-donnant, capicé ?

-         Nous sommes très patients, ne nous poussez pas à bout tout de suite !

-         Je tâte, on va dire…

La première baffe partit du sournois de gauche, elle claqua autant dans la douleur que dans la surprise. Curieusement, je me suis demandé au moment de l’impact ce que je faisais là. Le goût de sang emplit ma bouche, me faisant comprendre que la gifle avait été d’une puissance appréciable, et que la violence allait être grimpante.

D’où la connaissez-vous ? Comment avez-vous pris contact ? Que savez-vous d’elle ? J’avais toujours rêvé de savoir exactement ce que la gestapo utilisait comme technique pour faire parler les braves ayant un secret qui les intéressait, me voilà rassuré, on ne perd pas les recettes de grand-mère. J’ai été électrocuté, on m’a injecté des produits, des drogues, on m’a brûlé, ça a duré huit heures. Petit à petit, mes défenses se sont baissées et je suis passé de Alpha à Omega. De là, j’ai tout raconté, mon amour, pardonne-moi ce que j’ai fait, j’ai tout dit. Puis j’ai sombré dans un petit coma de quatre heures, me réveillant dans un immaculé blanc d’infirmerie. L’enclume que j’avais à la place du crâne et les marques d’agression sur mon corps me firent comprendre qu’ils en avaient fini avec moi. Un infirmier froid comme la pierre arriva dans la pièce.

« - Vous  pouvez partir, habillez-vous.

-         Si vous croyez que je vais me laisser faire, je vais vous traîner devant les tribunaux !

-         Leur loi est au-dessus de la vôtre, ça s’appelle Secret-Défense. Si vous saviez le nombre de cadavres que je fais disparaître par mois… Allez, foutez le camp et vite !

-        

Je me suis levé, sentant comme sur une carte dans ma tête tous les points douloureux de mon corps. Aïe ! Chaque pas me faisait souffrir. Le bilan ? Rien, j’ai servi à rien. J’ai empiré la situation au maximum de mes possibilités, et Elisa ? J’ignore ce qu’ils lui ont fait. Mon pauvre cœur, quand nous verrons-nous ?

 

Plus tard dans l’après midi, je rentrai en stop, mais ma gueule marquée au rouge n’incitait personne à la charité routière. Un camionneur me déposa dans un petit resto-route sur la A 3, près de Reims. J’ai pris un café, soufflé quelques instants devant un morceau de tarte aux pommes chaude, et fait le point de mes vagues souvenirs. La guerre n’était pas finie.

 

Je me souvenais difficilement de ce qui s’était exactement passé. Dans mes réminiscences, j’ai trace de deux phrases qui me laissaient perplexe.

«  - Amoureux d’Elisa, il délire, là, non ?

- Je pense qu’il est sérieux. On a un problème. »

Elisa, mon idéale, finalement, je ne te connais pas. Dois-je continuer cette guerre insensée pour toi qui ne veux même pas être libérée ? Et pourtant, ma vie a besoin de toi…

 

Lorsqu’un téléphone sonna dans le resto, je me souviens avoir grommelé un truc comme « progrès de merde », mais je me souviens surtout du vide qui s’en suivit lorsque le propriétaire s’est levé pour demandé s’il y avait un Xavier Serjevitch à proximité. Il a été tout aussi étonné de me voir lever la main, l’air ahuri. Au téléphone, une voix triste, Elisa devait avoir pleuré.

« Xavier, mon amour, je t’en prie, arrête de me chercher, je suis désolée de ce qu’ils t’ont fait, ces monstres.

-         Elisa ? Comment m’as-tu retrouvé ?

-         Je t’en prie, mon ange, pardonne-moi

-         J’ai besoin de toi, je t’en prie, ne m’abandonne pas, il y a forcément une solution !

-         Non, je n’ai pas le choix, je dois rester ici, avec eux.

-         Mais ils ne peuvent pas garder quelqu’un contre sa volonté, c’est anti-démocratique, tu as des droits !

-         Je n’en ai pas, non… je leur appartiens.

-        

-         Tu es la première personne qui m’a aimée pour ce que je suis vraiment, et tu es la première, toute première personne que j’ai aimée. Hélas, nous ne sommes pas du même monde. Il faut arrêter ce rêve, même si je t’aime comme je t’aime. Pardonne-moi…

Par David Gos
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Jeudi 16 juin 2005
Ecoute-moi

Je l'ai toujours dis et je le dirai toujours, cette femme est une sorcière. Quand Cyril m'en a parlé pour la première fois, j'ai ris. Il faut dire qu'elle était pas triste la vielle. La quarantaine trop tassée, habillée comme Sheila, couette et mini-jupe, elle était sûrement issue d'un Walt Disney genre Cruella ou un truc comme ça. Pitoyable ! Et Cyril, ce pauvre chou, du haut de ses 18 ans, il n'a rien vu venir.
Oh, je dis pas qu'il y a tout perdu, après tout, il s'est fait pas mal d'argent dans cette histoire. Parce que la grosse, elle a dut le beurrer pas mal pour qu'il la touche. C'est que quand on veut jouer avec le sexe, faut y mettre le prix pour lever du poisson frais. Elle devait en avoir marre des prostatés, cancéreux et autres grabataires. Moi, je lui avais dit à Cyril, ce genre de femme, ça cherche rien d'autre que du cul. Mais lui, c'est un tendre, alors il s'est fait avoir. Il me disait tout le temps que je ne la connaissait pas assez pour juger, mais moi, en tant que sa meilleure amie, et en tant que femme, je savais ce qu'elle cherchait et je lui ai dis, encore et encore, mais il n'a rien voulu entendre.
Leur rencontre était aussi malsaine que leur relation. Il cherchait un job pour l'été et dans le Telex, il a trouvé une annonce disant qu'une femme recherchait un mec, mais c'était dans la rubrique emploi. Lui, il pensait que c'était pour faire le ménage, être chauffeur ou un truc comme ça. Tu parles, dès qu'il s'est pointé chez elle, elle lui a sorti deux billets de 500 euros et lui a dit qu'il en aurait plus si il y mettait du sien. Quelle salope. Elle s'est jetée sur lui et se l'est goinfrée comme c'est pas permis. Heureusement qu'il était majeur, mais je suis sur que cette chaudasse a déjà du se taper des gamins avant lui. Bref, ça lui a plu et elle lui a même dit que c'était la première fois qu'elle ressentait autant avec un mec. Ca m'étonnerait pas qu'elle ait aussi essayé avec des femmes, c'est pour ça que j'ai refusé de la rencontrer quand il m'a proposé d'aller chez elle. Madame a une piscine et elle voulait que j'aille y faire trempête, mais si c'est pour qu'elle matte mon cul devant lui, non merci ! Je ne comprends pas Cyril, il gobe tous ses bobards. Elle est veuve, dégoûtée de la vie, elle veut en finir et soudain pouf elle est toute love de lui. Y a qu'un mec pour croire ses conneries. Je sais que, quand elle aura finit de jouer avec le corps de mon copain, elle le jettera sans remerciement, elle le licenciera sans préavis.
Ils sont resté pendant toutes les vacances à transpirer ensemble. Moi, j'dis qu'il a raison, elle est pétée de thune, autant qu'elle distribue une part du gâteau. Mais je suis désolé, je ne veux pas toucher à son blé. J'ai mes principes. Cyril voulait m'inviter dans un resto chic, mais c'est hors de question qu'il paie avec l'argent de cette garce. Elle me l'a volé, on était tout le temps ensemble, avant qu'elle débarque. Elle lui a dit que s'il me voyait trop souvent, elle couperait les vivres et le virerait. C'est vraiment une garce. Elle savait très bien que Cyril en pinçait pour moi, elle l'a sentie direct au téléphone quand je lui ai dit qui j'étais. Il avait du lui parler de moi assez pour qu'elle agisse. Et ça a pas traîné, dès le lendemain, Cyril m'a dit qu'il ne voulait plus que j'ai quelque rapport avec elle. Tu parles, à part le téléphone, y aura pas d'autres « rapports », même pas en rêve ! Je suis dégoûtée que ce genre de femmes existe.
Remarque, c'est pas la première fois qu'il me ramène des connes. Mais avant, il m'écoutait quand je lui disait qu'elles ne valaient pas le coup alors que là, que dalle !
« Lucie, avec elle c'est différent, tu te trompes, C'est pas ce que tu croies ». Le nombre de fois que j'ai entendu ça, ça se compte en centaines ! Quelle pute ! Je ne peux pas imaginer qu'elle l'embrasse, lui mente en pleine gueule avec ses « chéri, je t'aime ». ça me fait trop rire qu'il la croit, ce con. Elle a réussi à le retourner contre moi à tel point qu'il m'a dit qu'il ne voulait plus me voir. J'en crève. Je le connaissais depuis qu'on était gamin et voilà où ça mène, qu'une vielle peau arrive et me le pique en échange de thune. Elle l'a perverti au point qu'il préfère l'argent à moi. Quelle sale pute, j'enrage.


Ecoute-moi

Lucie est une brave petite. Cyril et elle étaient toujours fourrés ensemble. Je me disais qu'un de ces jours, il l'épouserait et me ferait de beaux bébés. Quand elle est venue me dire qu'il sortait avec une femme qui a mon âge, je ne l'ai pas cru. Mon Cyril, si gentil, si bien élevé n'a plus rien à faire dans les bras d'une maman. J'ai toujours été aux petits soins pour mon Cyril. Il n'irait jamais se perdre dans le vice et sait faire la différence entre l'amour et le sexe. Oh, je sais qu'il est en quête de lui-même, de sa sexualité, mais de là à avoir une relation sexuelle avec une femme de mon age, je n'y aie pas cru du tout. Comme ça m'a torturé l'esprit pendant un mois à chaque fois qu'il disait qu'il partait travailler, j'en suis venu à lui poser la question. A-t'il… est-il… est-ce que c'est vrai… enfin… Lucie m'a dit que tu avais une relation avec… euh… est-ce que c'est vrai ? Il m'a regardé sans étonnement, mais plutôt avec le regard froid du menacé qui s'apprête à résister. Il m'a juste dit « ne t'inquiètes pas, tout va bien. » J'étais effondrée, ces quelques mots voulaient assurément confirmer les dires de Lucie. Et elle m'avait dit également qu'il se faisait payer pour cela ? Oh non, je préférais me convaincre que tout ceci était faux, que de telles choses ne se faisait que dans les familles brisées, aux enfants sans éducation. Vendre son corps est tellement dégradant. Et que va dire ma sœur ? Nous avons toujours été en rivalité. Oh non, elle ne doit pas savoir. De toute façon, je ne tolèrerai pas un prostitué sous mon toit. Quand je lui ai expliqué qu'il devait partir, il m'a dit être déçu de moi. Sous prétexte que je ne l'ai pas laisser m'expliquer la situation, le voilà déçu de moi. Peut-il s'imaginer ce que c'est de voir son enfant talentueux et prometteur tout flanquer en l'air pour être avec une femme de l'age de sa mère et forniquer avec elle pour de l'argent ? Alors qu'il avait à ses cotés une fille qui ne demandait qu'à l'aimer, il préfère me quitter, m'abandonner pour cette femme. Il aurait pu tout avoir, sa mère, une belle jeune femme, un travail décent, l'estime de ses proches, la réussite, mais il préfère forniquer avec cette croqueuse d'homme. Quelle bassesse, quelle honte, quelle humiliation pour moi. Sait-il à quel point il me fait souffrir ? Je suis sure qu'il s'en fiche de ma douleur. Quelle ingratitude pour sa génitrice. Se souvient-il seulement que les seins de sa mère l'ont nourris si longtemps ? Mais que cherche t'il avec cette femme mure ?
A ce que m'a raconté Lucie, cette chère enfant, il aurait pris contact avec cette ogresse par une petite annonce qui annonçait déjà ses intention. Elle a voulu de la chair fraîche, elle doit se régaler. Quel genre de femme est-ce ? Une soixante-huitarde attardée, grillée à toutes les drogues, peace and love, partouzarde et cochonne au corps détruit par les acides de Woodstock. Je la vois bien avec une fleur jaune dans les cheveux s'envoyer en l'air avec le peuple. Rien de très intéressant en somme, mis à part que c'est une nymphomane et probablement mythomane aussi. Elle a su tout de même convaincre mon fils que faire l'acte pour de l'argent, c'était bien. Et toi, pauvre Cyril, aveuglé par l'argent, je ne t'avais pas mis au monde pour ça, j'aurai mieux fait de serrer les fesses le jour de ta naissance. Tu m'écœures ! Toi qui attendais tant de l'amour et des femmes, te voilà à subir sa pire forme, le VICE ! Dieu nous garde, il aurait pu être homo.
A quel jeu pervers peuvent-ils bien jouer dans leurs nuits de sueurs ? Je m'en fiche, je l'ai mis dehors jusqu'à ce qu'il ait compris par lui-même. Mais quand même, que font-ils ensemble quand la nuit tombe ? Ils ne peuvent pas s'aimer pourtant ! Cela doit être horriblement pervers ! Mieux valait-il l'éloigner de nous tous. De toute façon, depuis qu'il est avec elle, il est perdu pour la France.


Ecoute-moi

Il y a ce qu'on vit et ce qu'on croit vivre. Pour moi, ce que je vis est au dessus de tout ce qui a pu être partagé sur cette planète. Sofia est au delà d'un rêve. Je l'aime, mais en même temps, je trouve ce mot si banal… Je dirai plutôt, je suis en état d'amour depuis qu'elle est dans ma vie. J'ai aimé par le passé nombre de femme, belles et désirables, fraîches et joviales, égrenant les qualités idéales de la femme parfaite, mais je me rends compte aujourd'hui que rien ne surpasse ce sentiment violent, irraisonné, splendide et terrifiant qu'est la puissance amoureuse. Un peu comme si la chaleur du soleil ne dépendait que d'une seule personne.
Sait-elle que je l'aime ? Sait-elle que ma raison, ma vie, mon âme dépendent de la joie que je lui procure, de la tristesse de son regard, du bleu-gris azuré de ses yeux splendides aux éclats de ciel de Provence ? Tout me pousse à croire que je suis atteint de la maladie d'amour. J'ai tatoué son nom sur mon cœur, je ressens le moindre de ses battement, dédié, non… voué à la seule survie de mon corps dans le but de l'enlacer encore. Et si elle partait ? Je pourrais survivre, je crois. Mais par contre, je sais que je n'aurai de cesse que d'espérer retrouver au travers d'autres quelques traces d'elle, comme une alchimie sensible et secrète qui transforme le con en or. « Je t'aime pour ce que je suis quand je suis avec toi », c'est vrai. Mon frère me citait souvent cette phrase qui définissait son propre ressenti, je pense. Pour ma part elle est trop égoïste, mais transporte tout de même une grande part de vérité. Je cultive ton bonheur pour la joie qu'il m'apporte, Je suis ton serviteur pour être enfin le maître de mon cœur, Je t'aime pour ce que tu es quand je te rends heureuse…
Lucie était contre. Je sais qu'elle est jalouse, et ça me touche énormément. Je l'aime beaucoup, mais c'est une amie d'enfance, et malgré ses qualités, elle restera une amie, rien de plus. Qu'y puis-je ? Je ne commande pas mon cœur ! Je sais que nous avons « copulé » plus d'une fois ensemble, mais dans les nouvelles amitiés, ça rentre dans le réconfort qu'on s'offre. Je ne veux plus de ces rapports pervers. J'aime Sofia et je ferai tout pour la protéger. Lucie est une vraie conne. Rien ne l'autorise à diriger ma vie de quelque manière que ce soit. Je refuse, et je blinde mes oreilles pour que personne ne touche à ce rayon de soleil qui illumine mon cœur après trop de pluie. Je sais que cette petite conne est allée raconter ma vie à ma mère, pour détruire ce qui m'était le plus cher, ma famille. Elle a réussi, ma mère m'a chassé, mais comment expliquer a une mère, aussi tolérante soit-elle que son fils se fait entretenir par une femme qui a deux ans de plus qu'elle ? Impossible. Je lui ai expliqué mainte fois que Sofia était mon bonheur incarné, rien à faire. Aujourd'hui, mes priorités ne sont plus les mêmes. Sofia, que j'aime si fort, m'aime d'un même amour. Et ce qui nous unis est bien au dessus de l'argent qu'elle me donne. Oh, beaucoup de gens vous diront qu'on ne peut pas aimer et être payé pour ça. Cependant il existe des cas où l'argent n'a pas cet aspect sale qui transforme en prostitution un bel amour. Vous ne comprenez pas ? Êtes-vous prêt à m'écouter ? Ça paraît peut-être bénin comme demande puisque vous lisez ces pages, mais si peu de personnes proche de moi m'ont écouté depuis le début de cette histoire, si peu ont su me comprendre, que je préfère m'assurer que vous, lecteur, saurez comprendre que lire n'est pas comprendre, qu'entendre n'est pas écouter, qu'aimer n'est pas protéger. Saurez-vous m'écouter alors ?


Ecoute-moi

A quand remonte le début de cette histoire ? Je pense que, comme à chaque coup du sort la vie nous prépare à accepter la nouvelle pilule à avaler, aussi grosse soit-elle, il faudrait resituer en quelques mots le contexte de son arrivée.
A l'époque, j'étais un con.

Il m'avait fallut 18 ans pour accéder à une pseudo-indépendance. J'avais ma voiture, l'autorisation de mes parents pour aller voir des copains et découcher quand je le souhaitais, en période de vacance. En gros, ça se résumait à arriver à 7 heure chez Willy, fumer des pétards, boire comme si ma vie en dépendait, appeler Lucie pour lui dire qu'on va au ciné, prendre une voiture et tracer au Pub, re-boire, tracer au cinoche, mater un film et rien caler parce qu'on est déchiré, et direction la boite de nuit, le « Cariola Club », prendre un Ecstasy bas-de-gamme, vivre un pauvre trip, trouver une meuf en mal de sexe, dire trois mots « Moi, toi, maintenant », et direction les chiottes ou le parking. Une fois le mal passé, envie de rien, alors je rentre chez moi. Et mes parents qui croient qu'on s'est tapé une pizza devant un film tranquille. On appelait ça le « grand art ». Pour ma part, je me demandais toujours si on ne s'amusait pas plus dans les soirées que j'inventais pour raconter à mes parents qu'aux vraies où j'allais…
Vacance après le bac, le drame, mes parents m'annoncent qu'ils veulent que je trime pour payer une partie de l'appartement pour la fac de l'année suivante. Bye-bye, mes vacances défonce en camping à Amsterdam. Je commence à éplucher les annonces pour un taff de chien parce que, pour un travail décent, on s'y prend quatre mois à l'avance. Rien d'intéressant, rien de bien payé, éboueur, bâtiment, usine, surqualifié, trop compliqué, des qualités, encore des qualités, et de l'expérience… puis elle, l'annonce que tout homme rêve de trouver dans ses phantasmes les plus fous, un texte court, simple, précis et pourtant adorablement ambigu. « F 48 ans cherche H jeune sur deux mois pour service privé, bonne paye », suivi d'une référence d'annonce, mais pas de numéro de téléphone. Pensant qu'il s'agissait plus probablement d'un étudiant en sociologie expérimentant le sujet « les Français souhaitent-ils vivre un phantasme au quotidien », ou un quelconque détraqué qui prends son pied à lire des lettres cochonnes, j'ai eu l'idée d'envoyer une feuille blanche avec comme seul texte en plus de mon adresse les deux mots suivants ; « restons discret ». Ca avait fait rire mes potes quand je leur ai montré l'annonce. Service privé ? Fouetter son petit cul ou tondre la pelouse ? Et bonne paye, en nature ? Même Lucie se foutait de moi, m'appelant Esclave à la manière d'une maîtresse ; « Esclave, une bière ! ». Qu'importe, c'était pour le délire, j'y croyais pas. J'ai continué à chercher un emploi pendant une semaine jusqu'à en trouver un dans une grande boite du coin, remplie de cadres dirigeants filiforme afin d'être le larbin de tous et préparateur officiel de café. Je m'en réjouissais, surtout vu la paye. Mais bon, quand on n'a pas autre chose. Mais ce jour-la…
La lettre était parfumée d'un de ces parfum capiteux de femmes mures, sures de leur identité, de leur charme, une goutte à peine sur l'enveloppe embaumait toute la lettre. La couche bleue ciel timbrée laissa la place à une lettre jaune pale. Elle m'a fait sourire quand j'ai lu son adresse ainsi qu'une date et une heure. Sinon ? Juste un « J'ai besoin de discrétion » au centre.

Vers 9 heure 30, face à l'église d'un village proche, à la terrasse d'un minable petit café, avoir les cheveux soignés, les dents propres, les vêtements du dimanche repassés, le complet pour un entretien d'embauche, excepté trois préservatifs, au cas où elle veut tester avant d'acheter. Cette idée me chatouille le ventre d'excitations délicieuses. J'imagine la coquine, la chienne, la maîtresse ou la salope, capable d'assouvir ses fantasmes comme dans les films érotiques sur la bourgeoisie italienne. Oui, un billet de 500 ¤ dans le porte-jarretelles et un « viens le chercher » plus que provoquant. Mais comment je réagirai à ce moment ? Serais-je capable de me prendre au jeu ou devrais-je faire semblant d'être, en pensant au billet qui me tend les bras ? Je crois que je m'approche d'une situation que, de toute façon, je ne connais pas. Autant continuer à fermer les yeux. Le journal de petites-annonces bien en évidence sur la table du café, j'attends. Le soleil commence à taper sur la terrasse, elle est en retard. Peut-être est-elle déjà là, me scrutant et m'évaluant, cachée sous un châle et des lunettes de soleil, vertueuse et remplie de vices, imaginative et sinueuse, chatte et tigre, ne rêvant qu'à…
Vous êtes Cyril ?
Cette phrase m'a percuté de plein corps alors que je baignais au centre de mes délires. Elle émanait d'une silhouette difficilement descriptive dans le contre-jour astucieux où elle s'était volontairement placée. Probablement plus pour mieux me détailler à l'ombre. Un peu au dépourvu-tant-pis, je lui propose de s'asseoir. Elle porte un châle bleu-ciel transparent, discret, accompagné d'une robe d'été blanc-écru et chaussures assorties. Ses formes étaient bien en chair et généreuses, elle était mignonne. Elle n'avait encore rien dit, mis à part au serveur pour lui commander un Perrier-citron. Elle me regarde, perçante, détaillant, puis un sourire apparaît. « Je te connais » dit-elle simplement. Moi qui avais l'impression d'être si loin de ce que j'étais, me voilà face à mon identité, face à moi, je n'ai pu m'empêcher de rougir. « D'où… d'où me connaissez-vous ? » ai-je balbutié du mieux que j'ai pu. « Je suis enseignante en français au collège De Gaule, tu étais dans ma classe en troisième. Je me souviens bien de toi, tu chahutais dans le fond avec William et Serge. ». J'étais terrorisé, celle qu'on appelait l'Edelweiss et dont on se moquait, Sofia Devisse, celle que l'on craignait pour ses punitions et ses colères, Elle, était assise là et me contemplait. Je voulais partir, m'excuser et partir. Puis la question affolante tomba « que cherches-tu ici ? ».
Je ne sais pas, non, je ne me souviens plus, que répondre ? Je ne veux pas, c'est trop pervers, c'est contre-nature, pourquoi ai-je accepté ? Et puis une question se pose dans ma bouche, comme une illumination soudaine « Vous saviez qui j'étais quand vous m'avez écrit, vous saviez que c'était moi, ça ne vous a pas dérangé ? Je veux dire, de faire appel à quelqu'un qui vous connaît pour… euh, enfin, pourquoi m'avoir demandé de venir ? » Elle rit face à ma gène, elle était si loin de mes souvenirs, j'ai souris de mes rougeurs pudiques.
« Tu croies que c'est pour quoi que je veux te payer ? Pour moi, ça m'est égal si je te connais déjà, ça n'en sera que mieux, même. ». Je ne comprenais plus, un professeur, c'était pas prévu, ça ! « Je ne sais pas ce que vous voulez de moi, j'attends de savoir », tu es prudent, Cyril, tu as raison, ça peut être n'importe quoi, attaches ta ceinture, éteins ta cigarette, et espère. « J'ai un travail à plein temps à te proposer. Tu as pu croire que ton corps m'intéressait, et même s'il est très attirant, ce n'est pas pour ça que je veux t'engager. J'ai besoin de ton esprit, de ton caractère, de toi en tant que toi. Ce travail ne laisse pas la possibilité de mentir ou de tromper. Il sera payé au delà de tes désirs mais demandera beaucoup de toi. Je ne sais pas ce que tu es venu chercher, mais je te parle d'un vrai travail sur deux mois, pas d'écarts prévus. C'est une tache indispensable pour moi, si tu ne penses pas y arriver, laisse tomber tout de suite. Une fois lancé, on ne s'arrête plus. ». Je lui ai demandé plus d'explications mais elle s'est contenté de me dire de décider d'abord si on continue ou pas. J'avais besoin d'argent, c'est bête à dire, mais même en usine, j'aurai touché moins. J'ai accepté, elle m'a expliqué, j'ai frémis, j'ai accepté donc je continue.


Ecoute-moi

Lucie était morte de rire. Elle n'y croyait pas. Quand je lui ai expliqué les désirs de cette femme, elle m'a fait une thèse sur les croqueuses d'homme et les gigolos. Par contre, elle s'est fâchée quand je n'ai pas voulu lui donner son nom. Elle n'aime pas perdre le contrôle de la situation. Par la suite, elle est devenue très virulente dès que j'évoquais mon travail. Elle s'est jouée des films aberrants dans lesquels je lui cachais la vérité, je l'écartais de ma vie, je m'éloignais d'elle pour aller dans les bras d'une quasi-quinqua manipulatrice et avide de sexe. Impossible de lui faire entendre la vérité. Ça a pris des proportions hallucinantes, elle se comportait comme une marâtre jalouse et égoïste, incapable de croire que je puisse vivre quelque chose de bien avec une autre. J'étais triste d'être abandonné par mon principal pilier, mais, à chaque fois que je me couchais, je me réjouissais de rejoindre Sofia le lendemain, pour être encore sa force, à son service, pour la sauver, pour la sauvegarder.

Ce matin, je suis arrivé de bonne heure sur la terrasse de sa maison, face à la piscine. J'avais les clés de chez elle et quelques croissants frais. Je me rendais compte qu'il n'était pas donné à tout le monde de travailler comme ça. J'aimais ce que je faisais, je trouvais que tout avait un sens, que mon salaire avait une saveur douce du « bien mérité », et pourtant, seul mon père avait réussi à approcher le sens de mon travail. Dans le domaine de la gente féminine, le refus était catégorique .Mon père me disait « trop de mauvais exemples pour reconnaître les bons » et c'est vrai. Vu ma paye, personne n'acceptait la simple idée de mon travail, j'avoue que je l'acceptais difficilement moi-même…
Sofia dormait encore quand je suis allé me baigner dans la piscine. L'eau était fraîche mais le soleil la réchauffait déjà de ses rayons brûlants du sud de la France. C'était un endroit où je me sentais bien. Les conifères nains bordaient la piscine et l'abritaient du Mistral aux odeurs marines. Je faisais quelques longueurs pour me réveiller, doucement d'abord, puis plus soutenu, et enfin en apnée. Sorti de l'eau, je m'enroulais dans une serviette et effectuais ma première tache officielle de la journée ; le café. Mes pas, cognant d'un son mat sur le carrelage de la cuisine, me conduisirent jusqu'à la vieille cafetière italienne. Je commençais à remplir le fond d'eau, puis quatre cuillers à soupe de café fraîchement moulu, et le tout sur la plaque de gaz. En quelques instants, la maison s'emplit d'une odeur acre d'un café fort et frais. Sofia ne tardera pas. Je prenais la précaution d'ouvrir la porte de la cuisine en direction des chambres afin d'être sur qu'elle sentirait la bonne odeur. Les croissants étaient sur une assiette de porcelaine, la tasse à café l'accompagnait, quelques fleurs des plus odorantes du jardin ornaient la table, un lis longeait le beurre, tout était prêt. Elle apparut. Un peu ensuquée de la nuit, elle s'étira à la manière des chats, me regarda avec un grand sourire, s'approcha de la table, éclata de rire, dit simplement « Parfait, merci ! » et s'assit. Elle attrapa son jus d'orange fraîchement pressé et le but d'une traite, bruyamment. J'étais assis en face, une tasse de café à la main, attendant dans le silence qu'elle le rompe enfin.

Sofia vivait seule depuis la mort de son mari quelques années plus tôt. Elle n'avait que peu d'amis du fait qu'elle est trop directe et trop franche. Seul ceux qui résistent aux flammes peuvent accéder à la grande Sofia, une femme chaleureuse et tendre, douce et amoureuse de la vie. Elle aimait chaque instant plus encore que le précédent, elle vivait toujours pour le suivant. Dans son enfance, elle n'a pas eu de Noël. Son père, riche négociant de la côte, multipliait les voyages à l'étranger pour rejoindre ses maîtresses mais surtout pour s'éloigner de sa femme, sèche et autoritaire, profitant de sa fortune pour se parer de belles apparences et oublier son couple et sa famille, qu'elle n'a pas désiré tant que ça, dans les soirées mondaines de la côte. Inutile de dire que Sofia était seule. Fille unique sans exemples à suivre, sous la tutelle d'un précepteur alcoolique qui a abusé de sa jeunesse à plusieurs occasions sans avoir jamais à s'inquiéter de l'avis des parents sourds aux pleurs de l'enfant martyr. Il a fallut qu'elle apprenne à se taire, à cacher ses émotions, ses pleurs gênaient tellement sa mère qu'elle la frappait pour avoir la paix. Plus tard, croyant que seul l'argent importait dans la vie, elle restait aux crochets de ses parents pour mendier de quoi s'acheter voitures, bagues ou vêtements. La mère, voyant que Sofia devenait un beau parti, entrepris un jours de la marier. Elle testa pour Sofia tous les jeunes gens de la région, ce qui lui pris bien six mois, qu'elle étendit à douze pour son plaisir. Une fois la sélection terminée, elle lui ramena un imbécile enrobé d'un costume trois pièce piqué dans l'armoire du père de Sofia. Deux heures après, il la prenait de force dans la salle-de-bain. La mère était ravie de les voir si bien s'entendre et décida dans la foulée de les marier au plus vite. Sofia eut le bonheur d'avoir une grande cérémonie en blanc dans le Palais des Papes à Vison. Ses invités étaient nombreux mais elle ne connaissait pas le nom du moindre d'entre eux. Son mari est arrivé bourré à la cérémonie, probablement pour fêter le pactole qu'il venait d'empocher avec la belle, mais elle n'eut pas honte de lui. En fait, ses parents n'étant pas là, elle était même contente de voir cette fête si magistralement orchestrée par une entreprise de la jet-set partir en vrille, nourrissant de ragots divers les amis de sa mère. Oh, il a baissé son pantalon dans une église, Oh, il l'a frappé devant le curé, Oh, il s'est vautré sur la pelouse de l'église et a vomi autant d'insultes que de vins. Le mariage n'est pas allé jusqu'à la concrétisation, alors la mère, pour ne pas perdre sa réputation dans la jet-set de la côte, a bannis sa fille de la ville, du pays même… Et ce fut le début de sa libération, le début de sa vie. Comme elle le dit elle-même, Maurice, en pissant sur la voiture de ma mère, m'a mise au monde. Il fallait un extrême pour en déséquilibrer un autre.

Elle me racontait toujours après le petit-déjeuner un morceau de sa vie, finement sélectionné, conté sans pudeur, sans secret. Sofia se vidait de tout ce qui la rongeait. Elle exultait avec force ses démons, par le rire, par les larmes, par l'indifférence, par l'angoisse, elle criait chaque goutte noire d'elle pour la faire sortir enfin. Ma deuxième tache, c'était ça. L'écouter me conter sa vie, torcher ses colères et essuyer ses larmes. Dans ces moments, j'ai le sentiment de converser avec son âme, de l'apprivoiser, de l'apaiser. Que le sexe peut être dérisoire face à un partage d'émotion, face à une si grande confiance.
Elle se pose enfin, calme, sereine, me dit qu'elle a suffisamment avancé pour aujourd'hui. Je lui réponds que je suis fier d'elle, je lui dis qu'elle peut se reposer un instant. Elle ferme alors les yeux, me remercie s'allonge au soleil et s'endort pour une heure environs.
A son réveil, un jus de tomate au tabasco. Elle le boit avec entrain, toussote un peu et rit. C'est sans importance. Elle connaît le mal qui la ronge. Suite du programme, la surprise du matin. On prend son Side-car et je la conduis à un endroit de mon choix, intéressant ou enivrant, amusant ou panoramique. Ce matin, on va chez un de mes amis qui cultive du cannabis. Elle s'est amusée à détailler de près comme de loin la plante, la jaugeant, l'analysant, la humant, elle avait l'impression de caresser des flammes vives. Elle but un thé confectionné par mon ami, avec quelques gâteaux maison. Peu après, elle a rit comme jamais, délirante et extasiée, elle a ris de toutes ses forces. Malgré le mal que j'ai eu à la remettre dans le side-car, nous sommes repartis en direction d'une plage avoisinante, petite crique déserte à cette heure-ci. Elle s'est écroulée dans le sable sans cesser de rire. C'était à présent une petite mouche qui provoquait son hilarité. Elle s'est levé, a regardé vers la mer, puis s'est soudainement déshabillé et s'est précipité dans l'eau. Je me souviens, elle hurlait, nue dans les vagues, que la vie ne pouvait être plus jouissive. « Carpe Diem, Carpe Diem ! Tout a un sens dès qu'il n'y a plus de sens ! ». Quel bonheur de la voir ainsi. Cela faisait deux semaines déjà que je travaillais pour elle, et je crois que je l'aimais déjà comme un fou. Ce doit être assez naturel d'aimer quelqu'un quand on est payé à la rendre heureuse. J'avais prévu un magnifique petit resto coloré et fleuri pour midi, mais elle était dans un tel état que j'avais peur qu'elle se mette à fumer toutes les fleurs de la table. J'ai préféré aller chercher des sandwich au snack d'à coté. Six pour être précis. Elle s'est jetée dessus avec bonheur, elle a rit à s'en étouffer, puis elle s'est endormie, toujours nue, sur la plage de sable fin. Je l'ai recouverte d'une serviette et l'ai prise dans mes bras. Elle m'a enlacé, a tendu ses lèvres, nous nous sommes embrassé l'espace de quelques secondes, et elle s'est rendormie contre mon torse, paisible, heureuse, comblée.
Nous sommes resté ainsi jusqu'au coucher du soleil. Le froid l'a réveillé, je n'ai rien pu faire contre. Elle s'est rhabillée et m'a demandé de la raccompagner chez elle. Après ? Elle a dû aller dormir, ma journée de travail était achevée.


Ecoute-moi

Le lendemain, au matin, elle ne s'est pas levée. L'odeur de crêpes au beurre n'a pas su la décoller de son oreiller. Lorsqu'à onze heure, j'ai pointé le bout de mon nez dans sa chambre, j'ai distingué sa forme près de la fenêtre, enroulée dans sa couette, assise sur son fauteuil en cuir. Un souffle court s'échappait d'elle, malgré sa volonté. Elle pleurait. J'ai ouvert la porte en grand, signalant par là ma présence, puis j'ai glissé à pas contrôlés vers elle, jusqu'à me placer derrière sa tête. Mes mains se sont machinalement placées contre son cou et l'ont massé doucement, de haut en bas. Elle bascula sa tête en arrière, contre mon torse, les yeux fermés, abandonnée. Mes doigts coururent le long de ses joues rosies pour atteindre les tempes. Mes pouces se placèrent en pression douce et massèrent cette zone. « C'est agréable » s'échappa de sa bouche. La conversation était lancée, à moi de répondre. « Comment te sens-tu ? ».
Je me sens comme la brique confinée dans le mur, comme la fleur dans son vase, comme le monde dans l'univers. Je me sens prisonnière. Je diminue avec le temps jusqu'à avoir la taille de souris pour passer la petite porte de la mort. A quoi bon s'obstiner ? Je suis égoïste, je te paie pour mon bonheur, c'est ridicule ! Tu as autre chose à faire ! Te prostituer pour moi, quelle débilité. Je ne sais plus à quel jeu je joue. Est-ce que c'est normal de demander à un enfant à peine majeur de prendre soin d'une mourante ? Est-ce que c'est dans l'ordre des choses ? D'après toi ?
- Tu sais, la mauvaise humeur le lendemain du cannabis, c'est courant. Il faut prendre une douche et un bon café pour repartir. Allez, Sofia, ne te laisse pas faire par tes peurs. On avait dit que tu allais danser jusqu'au dernier morceau. Alors lèves-toi et danse.
- Tu veux quoi exactement, Cyril ? Mon argent, ta paye, ta culpabilité ? Tu vois bien que je vais crever tôt ou tard. C'était un bon délire, mais je déconne complètement, là ! Je te paye à me rendre heureuse sur la durée du temps qu'il me reste à vivre, et après tout, tu es un employé qui attend son chèque. Tu es doué pour ce travail, j'ai été comblé depuis un mois et demi, mais là, ça suffit. Assez de tout ce cinéma, retourne voir ta copine que tu as déjà perdue grâce à moi, retournes voir ta mère qui t'attend. Si tu veux, je te paye le reste de ce que je te dois tout de suite. Le cancer foudroie en combien de temps encore, un mois, deux peut-être, pas plus. Tu n'as qu'à prendre l'argent et partir, je ne t'en voudrais pas. D'ailleurs je te le demande. Prends l'argent et casses-toi.
- Tu croies que c'est la solution ? Abandonner ? Sofia, je n'en veux pas de cet argent ! Je me fous de l'héritage de ta mère et je me fous tout autant d'être payé ou pas pour ce que je fais. Laisses-moi continuer, s'il-te-plait.
- Vas-te faire voir, Cyril, je t'aime trop pour te laisser me voir crever, dégages !
Elle venait de me lancer un vase qui éclata contre ma jambe. La douleur fut vive et instantanée. Je regardais Sofia qui brandissait à présent un ouvre-lettre. J'ai boité jusqu'à son sac gorgé de billets, pris dix mille ¤uros, deux mois de salaire, et partit, la tête baissée. En refermant la porte, je l'entendis éclater en sanglots, libérant la pression, hurlant sa douleur. Je ne pouvais revenir en arrière, Sofia avait fermé derrière moi.
Lorsque je revins dans l'après-midi, les volets étaient clos. La maison était confinée, comme une cocotte-minute subissant la pression du soleil d'août. J'ai sonné, pas de réponses, j'ai toqué, rien à faire. Le répondeur enjoué de Sofia me signalait qu'elle était temporairement absente, mais le side-car trônait sur le parking. Elle était là. J'ai contourné la maison, atteignant les rebords de la piscine et gravit les escaliers qui menaient à la terrasse. La baie vitrée était entrouverte. Il faisait sombre à l'intérieur. Je me dirigeais en silence, machinalement vers sa chambre. Une impression de froid envahissait mon corps. Mes mains étaient moites. J'ai poussé la porte en acajou d'un quart, suffisamment pour distinguer la pièce. Elle était là, étendue sur son lit. Une odeur d'alcool emplissait la pièce. Je me suis approché doucement, contournant les cadavres de bouteille et atteignit le lit. Une odeur piquante se détachait de l'alcool, l'odeur imprégnée au plus profond de notre instinct de carnassier. Celle du sang. Ses draps en étaient maculés.
Urgence ! J'ai déchiré dans un drap des fines lamelles pour nouer les garrots. J'ai ouvert les volets en grand, besoin de lumière pour voir les dégâts. Elle eut le réflexe de se couvrir les yeux de ses avant-bras. Elle était donc vivante. Je me suis jeté sur elle, l'immobilisant au mieux et nouant les draps autour des cicatrices qui longeaient ses bras. Elle s'était tailladée la peau avec un tesson de bouteille à plusieurs endroits. Le flanc, les poignés, les bras, les seins. Les blessures étaient en grande partie superficielles mais celle qui descendait le long de sa cuisse droite saignait abondamment. J'ai bandé la cicatrice comme j'ai pu, l'arrosant d'un whisky qui traînait là, elle a hurlé. Je suis nul en secourisme, mais chez mon grand-père, c'est comme ça qu'on soigne les coupures. Pour finir, j'ai pris le téléphone pour appeler le SAMU. Une fois les secours prévenus, je suis retourné auprès d'elle l'ai regardé enfin…
Avec la vue d'ensemble que m'offrait la lumière du jour, je me suis aperçu qu'elle était complètement nue, recouverte de sang, maculant un drap blanc. Est-ce possible dans ces cas-là de parler de beauté ? Je ne pourrai décrire ce que j'ai ressenti. Un désir ? Une passion ? Impossible à définir. Etait-ce malsain de ressentir cela ? Elle était belle. Je me suis approché, ai pris sa main. Elle la serra doucement et ouvrit les yeux. « Tu vois que je fais n'importe quoi quand tu n'es pas là. Ne m'abandonne plus. ». Elle a porté ma main à ses lèvres et l'a embrassé avec tendresse. Nous sommes resté immobile dans le silence une dizaine de minute jusqu'à ce que l'ambulance arrive. Ils ont accouru, m'ont demandé de sortir de la pièce et l'ont mise dans un brancard. L'ambulance l'a englouti et a démarré en trombe vers l'hôpital le plus proche. J'ai fermé la maison à clé, pris cinq minutes pour fumer une cigarette sur la terrasse puis suis monté sur le side-car en direction de Sofia qui se faisait déjà transfuser dans sa nouvelle chambre immaculée.

Sofia, rejetée par ses parents, chercha avant tout de quoi manger. Pour une fille aussi mignonne qu'elle, les propositions affluaient en quantité, mais la qualité était à revoir. Elle commença en tant que strip-teaseuse dans un bar Allemand de Rosbrück, sur la frontière allemande, nouvelle terre d'asile. La plupart des clients étaient raisonnables, mais dans les bagarres générales, fréquentes dans ce genre de bar, il arrivait que des clients bourrés la traîne de force dans les toilettes. Sur les cinq fois où c'est arrivé, elle fut deux fois sauvée par le barman, deux fois violée par cinq types, les mêmes en plus, et une fois, elle estropia deux de ces dégénérés avec un colt 45 à barillet chromé, très chic et très puissant, que ces abrutis prenaient pour un accessoire de show. Il y eut un procès, qu'elle perdit. Probablement mal défendue puisque les jurés avaient décrété que se défendre dans un établissement public avec une arme à feu non enregistrée était un délit. Elle dut payer à chacun d'eux, y compris à ceux qu'elle n'avait pas touché, plus de six mille francs chacun. Elle a fuit la région par la suite, sans un sou. Elle trouva une place de serveuse dans un café parisien. Elle s'engagea rapidement dans des études afin d'obtenir un capes ou plus pour rentrer dans l'enseignement, métier qui pourrait lui garantir une sécurité financière. Il était de tout de façon hors de question qu'elle gagne beaucoup d'argent, elle connaissait sa saveur délicate, son pouvoir enivrant et ce milieu pourri d'apparence et de désir ne lui convenait plus vraiment. Elle rencontra l'amour, et plus précisément Mathias, un étudiant en littérature moderne qui aimait beaucoup le romantisme du dix-huitième siècle. Elle fut conquise par ses poèmes qu'il écrivait à l'encre de ses sentiments, en copiant en douce Goethe, Lamartine et Baudelaire, inconnu alors de la belle aux yeux azur. Il aimait beaucoup le plaisir de la séduction, mais il dosait ses filtres d'amour un peu trop fort, ce qui transformait les jeunes victimes en servante soumises et dociles. L'homme était vicieux et sut l'amener à dépasser ses tabous pour son seul plaisir. Quelle ne fut pas sa tristesse en découvrant la véritable face de ce monstre de lubricité, copieur, menteur et escroc de l'amour, plus fasciné par la croupe des chiennes que par son petit cœur rose. Elle dut renoncer à lui au bout de neuf mois d'illusion complète qui ne l'avait amené qu'à l'échec parfait de l'amour face à la victoire du sexe extraverti. Elle n'était pas faite pour ça, elle le savait désormais.

Elle y est restée deux jours. L'hôpital avait rediagnostiqué son cancer et espérait qu'elle reste dans sa chambre pour enclencher la douloureuse, coûteuse et violente chimiothérapie. Sofia y avait déjà échappé deux fois de justesse, mais les métastases se multipliaient. Les médecins vinrent à six pour additionner leur pitoyable courage et avouer enfin la vérité. Le corps de Sofia dérive entre fonction vitale et cristal fragile. Ces grands spécialistes en sont arrivé à fixer deux dates, celle de sa mort et celle du prochain rendez-vous pour la chimio. Sofia me fit signe d'approcher, elle me susurra un chiffre que je sortis en billets de mon sac de réserve. « Merci, mais vous savez, nous ne pouvons rien faire de plus pour vous sauver… », « En fait, je veux me sauver de vous, faites-moi un billet d'excuse pour que je puisse profiter de la fin de ma vie en paix, loin de vos seringues aussi stériles que mon avenir ! ». En une heure, elle était dehors dans une chaise roulante, en peignoir, recouverte de bandages. Arrivée près du Side-car, elle a vu un paraplégique en chaise roulante qui longeait le parking dans notre direction. Elle se mit à trembler lorsqu'il arrivait à notre hauteur. Elle hurla, gémit, tapa des mains et se leva au fur et à mesure. On l'aurait cru possédé. Et soudain « Miracle, je marche ! Alléluia ! Je suis guérie ! », « C'est vraiment de très mauvais goût, madame. Moi, je suis réellement handicapé et j'en souffre ! Vous n'avez pas de cœur ! », « Oh si, j'ai un cœur, et comme le tien, il bat ! Par contre, moi, j'ai deux semaines à vivre, et je serai probablement dans un état bien pire que toi d'ici quelques jours, alors, aujourd'hui je marche, je ris, je me moque de toi, mais demain, quand je serai morte, qui te dira que tu as de la chance de vivre, que c'est une grande aventure à ta hauteur ? Je viens peut-être de bouleverser ta vie, mais tu ne bouleverseras pas la mienne. C'est un miracle, je peux me moquer d'un handicapé sans honte ! J'en ai rêvé toute ma vie ! », « Je suis désolé pour vous, c'est injuste, vous ne méritez pas de mourir… », « Hé, tu te trompes, c'est toi qui ne mérites pas de vivre si tu ne profites pas plus de ta vie. Donnes-la moi si tu n'en veux plus, j'ai bientôt finis la mienne. », « Si je pouvais, madame… », « Allez, dégage, pauvre con, va gâcher ta vie loin de moi, j'ai peu de temps pour être heureuse. » Elle le prit par les roues et l'envoya rouler dans la descente. Il tomba dans un crash amorti par la pelouse à 50 km/h en bas de la descente du parking. De là il appela à l'aide. Elle sauta dans le side-car et m'ordonna de démarrer, direction la maison.
Elle se reposa une bonne partie de l'après-midi au bord de la piscine. Lorsque je suis arrivé après avoir rangé le side-car dans le garage, elle se déshabilla complètement et m'invita à faire de même. Sans trop réfléchir aux tenants et aboutissants de cette démarche, je me suis mis à nu, exhibant ainsi une musculature quasi-pré pubère qui ne m'a jamais apporté les grâces spontanées des demoiselles. Elle s'approcha de moi, posa sa main sur mon torse, remonta la poitrine, passa le flanc, remonta les épaules, couru le long du bras et atteignit ma main. Ses yeux pétillaient d'une joie douce et coquine. Elle mit un pied dans l'eau et progressivement, elle m'y fit rejoindre. La température était idéale et aucun mot ne fut échangé. Une fois dans l'eau, elle s'enroula autour de moi tandis que mes bras ceinturaient machinalement sa taille. Elle m'embrassa de la bouche de la passion et tout tourna. C'était comme une danse rythmée et lancinante, tout allait à un autre tempo. Ce que j'ai vécu ce jour-là s'est gravé en lettres de feu dans mon cœur. J'ai aimé la femme que j'aime. Cela a duré plusieurs heures avant qu'on ne quitte enfin le nid d'eau et qu'on aille sur les serviettes, dans la pelouse, s'écrouler, ravi, sous le soleil d'août. Nous étions enlacés, s'agrippant comme deux amants de dix-sept ans. Elle prit ma main et la plaça sur son ventre. « J'aurai pu porter ton enfant… », « … Je sais… Tu dois vraiment partir ? », « Je le crois bien… ». J'ai sorti de sous ma serviette une boite noire. « Tiens, c'est pour toi. ». Elle l'ouvrit et découvrit un bracelet en or, serti de saphir, émeraude et diamants, aux couleurs de ses yeux. Dessous, une inscription simple « Tout a un sens dès qu'on aime ». Elle sourit. « Combien coûte cette babiole ? », « A peu près dix mille ¤uros, pourquoi ? », « Tu es fou, Cyril. Adorable, mais fou. », « Je ne le savais pas, mais maintenant j'en suis sur. Sofia, je t'aime. De toute mon âme, je t'aime… Je sais que j'en souffrirai quand tu partiras, mais je ne veux pas freiner cet élan. ». « Tu es sûrement cet ange que j'ai toujours cherché, ce petit magicien de la vie quotidienne. Tu me pleureras quand je disparaîtrai ? » « Bien sur, et longtemps après, croies-moi ! »

Sofia dut faire table rase des sentiments qu'elle avait pour Mathias et accepter de n'avoir rien gagné dans cette histoire. Peu importait d'ailleurs. Elle ne souhaitait plus rien de la vie, elle s'abandonnait dans ses études, acceptait sans peine les mains aux fesses dans son travail. Elle était devenue une espèce de serviteur de l'humanité, abandonnée par la race humaine, retenue au niveau des êtres inférieurs, incapable de prendre sa vie en main comme une rescapée d'un accident de voiture refuse de reconduire. Elle était morte dans l'accident de Mathias, mais son corps refusait de relâcher son âme. Elle devait attendre le jugement dernier pour enfin quitter cette terre. Quand elle rencontra Thomas, elle pensait avoir trouvé un poteau, une béquille valable, mais les deux s'écroulaient dans leurs délires respectifs. Thomas, son meilleur ami, se fuyait tout autant qu'elle. Embourbé dans une histoire d'amour sans réciprocité, il n'arrivait pas à lâcher prise et s'accrochait à Sofia comme un joueur de Poker demande encore un prêt pour gagner le prochain coup, puis encore un prêt, et encore jusqu'à ce que tous ses amis soient ruinés. Sofia, quant à elle, se disait qu'elle servait au moins à ça. Mais qui l'aidera, elle ? C'est Eric, un garçon vivant, et bien vivant qui lui offrit une chance de sortir la tête de l'eau. Il lui proposa le mariage très rapidement et décida que le sourire était une nécessité sur un si joli visage. Ils vécurent treize ans ensemble. Mais Eric était un ado dans l'âme et refusait de se fixer. Il voulait un couple à la « Natural Born Killer », un truc sans attache, libre et fou. Pas question d'enfants, pas question d'achats à crédit. Tout était instantané, les voyages à l'autre bout du monde, les sorties folles, le sexe, l'échangisme aussi. Elle ne pouvait plus entrer dans ce monde par souvenir de Mathias. Elle accepta qu'il y aille sans elle. A partir de là, tout s'enchaîna, il ne rentrait pas pendant des jours, revenait bourré et la frappait quelquefois quand il voyait dans son regard celui de la mère qui a eu peur pour son enfant, ou celle qui a honte de lui. Elle restait à la porte de sa vie comme on laisse un chien devant le café. On retrouva Eric mort, un jour, dans une piscine d'un membre de la jet-set. L'overdose avait impressionné le médecin-légiste qui disait que la dose aurait dû le tuer quatre fois. Les flics savaient que l'héroïne faisait effet instantanément. Il paraissait difficile qu'Eric ait pu retaper sa veine à quatre reprise sans la rater en s'injectant des doses qui auraient pu faire planer Dumbo pendant des heures. On conclut à un meurtre. Sofia fut suspectée mais vite relâchée. L'enquête a avancé jusqu'à ce que l'assassin se manifeste par une lettre signée sous forme de chèque bancaire avec plein de zéro au nom du préfet de la région. Du jour au lendemain, un petit truand de la côte s'est retrouvé le coupable idéal, a avoué le crime au bout de onze heures d'interrogatoire et fut envoyé en prison pour quinze ans après un procès express. Le triomphe de la justice, et la sauvegarde du milieu de la nuit pour le même prix. La vie continua comme si de rien n'était, Sofia fit table rase d'Eric, à l'exception des dettes de jeu que des hommes peu galants sont venu lui réclamer le lendemain de l'enterrement. Environs un an plus tard, elle apprenait le décès de sa mère, sans émotion particulière. Elle apprit également que son père était mort dix ans auparavant et qu'elle avait eu un frère de vingt ans de moins qui avait été déshérité pour s'être marié avec une roturière, caissière avec un nom étranger. Ses parents avaient oublié Sofia depuis trente ans, mais pas la justice. Elle hérita de sa mère de plusieurs millions d'¤uros et de quelques maisons un peu partout dans le monde. Sofia prit très rapidement contact avec son frère qui fut très heureux d'apprendre qu'il avait une famille plus étendue qu'il ne le pensait. Elle le rencontra, lui apprit la mort de sa mère et, au terme de la soirée, lui annonça qu'elle lui léguait la moitié de son héritage ainsi qu'une immense maison dans le sud. Elle venait de bouleverser deux âmes, peut-être dans le bon sens. Eric lui avait enseigné malgré lui une grande leçon de vie qu'elle appliqua en léguant une part égale à son frère et à sa femme. Cette prudence assurait la subsistance de chacun en cas de problème. C'était sa seule condition. Le frère le prit très mal mais accepta quand même. Depuis, elle n'a pas repris contact avec eux. Qu'ils soient heureux, c'est déjà beaucoup. Son premier malaise eut lieu il y a à peu près un an. Les médecins avaient alors découvert quelques traces suspectes ressemblant fort à des caillots, ou des métastases, ou des plaques, ou des métastases. Elle avait le cancer, et plusieurs foyers d'incendie s'étaient déclarés. Ils l'ont soigné au mieux, mais ne purent que freiner la maladie qui progressait inéluctablement. On lui donna une date approximative. Elle tenta tout ce qu'elle put pour la rallonger, puis renonça. S'en suivit une grande dépression de plusieurs mois, qui permit de laisser le champ libre à sa maladie. Elle avait abandonnée l'enseignement, désormais riche. Un beau jour, il lui vint comme un ultime défi cette idée de m'embaucher pour la rendre heureuse, mais vraiment heureuse, d'un bonheur égoïste qu'elle n'avait jamais eu. On dit que l'argent achète tout, alors pourquoi pas l'oubli de la mort. Lorsqu'elle trouva ma réponse, elle reconnut immédiatement le nom. Je l'avais marqué par mon imagination lorsque j'étais dans sa classe. Elle m'a même avoué avoir augmenté le nombre de rédaction écrite parce que j'avais un style amusant et moqueur, une écriture si fraîche que mes écrits l'apaisaient de ses tracas. Est-ce possible qu'un enfant puisse sauver une grande personne ? Comme je ne la croyais pas, elle m'a ressorti mes devoirs, qu'elle ne nous rendait jamais, emmailloté dans un châle de soie vert. Elle m'a avoué les avoir lu et relu des centaines de fois. Est-ce cela le destin ? Le tout étant qu'elle n'a pas hésité à me prendre à son service tant elle était sure que je pourrais réussir. Je sais que j'ai réussi. Je sais que j'y ai perdu l'âme de ma vie, je sais que j'y ai touché le soleil et la lune, le chaud et le froid, la vie et la mort. J'accepte son départ… elle me manque. Revenir à une existence normale après tout cela m'est impossible…

« Tu es sûrement cet ange que j'ai toujours cherché, ce petit magicien de la vie quotidienne. Tu me pleureras quand je disparaîtrai ? » « Bien sur, et longtemps après, croies-moi ! », « alors je suis comblée… »

Un peu comme si ma vie avait atteint le sens ultime, la raison divine.
« Tout a un sens lorsqu'il n'y a plus de sens,
Tout a un sens quand je t'aime. »
Par David Gos
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Jeudi 16 juin 2005
Quels sont les idées dangereuses pour un organisme ? Peut-on gangrener un monde par une idée absurde ? Et qui est capable de nous montrer ce que seul le recul peut révéler ? J'étais devenu un virus sociable, un danger innocent, une question assassine, exterminationniste et psycho-suicidaire, j'avais ouvert l'œil pour de bon.

En 2017, les choses n'ont pas changé mais on a apprit a les faire différemment. Les cafés et autre bars ont disparut de l'Euro-France depuis l'avènement d'Internet 2. Ce super-réseau transportant 300 giga-octet d'information à la seconde partout dans le monde a été la révélation du millénaire. Le E-business que IBM développait fut doublé par le E-worldline créé par Dell. Un monde virtuel accessible par les Ntpods, sorte de ventouses qu'on plaçait sur des centres nerveux dans le dos et sur les tempes. « Le monde parle à l'âme ». Un de ces super-slogans de l'E-w. Dans ce méandre de réseaux, les esprits se rencontraient, bavardaient, s'aimaient. La différence entre l'E-W et Internet 1 se situe dans l'utilisation qu'on en faisait. L'E-W se présente comme un monde vierge, vaste et magique. L'utilisateur, comme il s'achetait un nom de domaine, se paye la baraque de ses rêves à 300 euros par mois. Cocotiers, espace, désert ou montagne. L'air y est pur et les voisins agréables. Au début, cet anarchie qui définissait Internet a permis a une multitude de communautés d'atteindre le nirvana, et ça a été logique qu'ils y élisent domicile ; C'est a dire qu'ils abandonnaient la terre pour l'E-W. Tout le monde voulait sa place au soleil, et même s'il était virtuel, il nous tenait chaud comme le vrai…
Ainsi, les communautés cherchaient des appartements terrestres a moindre frais, des chambres, des cages, des HLM, pour investir plutôt dans le virtuel.
Les bâtisseurs firent des résidences de la même taille que les anciennes battisses mais au nombre de lit démultiplié. On baptisa ces étagères les « nids » car dans un nids résidait en état de léthargie plus de dix milles âmes connectées. De temps en temps, une coupure réseau faisait hurler de douleur le nid. La déconnection n'est pas violente, elle agit comme une petite mort, tout devient noir et plus personne ne vous entends… Lorsque le nid hurlait, la terre tremblait. Dix milles bouches s'ouvrent, vingt mille bras se lèvent, vingt milles yeux s'ouvrent et ils ne voient que le noir de la pièce. Les nids sont sans fenêtre…
Pendant ce temps, les industriels, voyant que la population s'en foutait de la terre, la conquirent facilement et y implantèrent leurs usines pétrochimiques un peu n'importe où. Ils proposaient au expropriés d'accéder a une villa gigantesque dans l'E-W à la place de leur bicoques et tous ont signé sans hésiter. La terre a perdu sa verdure, pompée par les usines de chewing-gum et de dentifrice qui alimentaient les réserves de l'E-W. En effet, on a réussi à contrôler nerveusement le goût, mais pas la matière. Alors, a l'aide de tuyaux sortant des murs des nids, on gave le palais de ces zombis, et lorsqu'ils mangent un délicieux poulet braisé au grill, une purée verdâtre s'enfonce dans leurs gosiers…
Une autre découverte a changé la vie des gens. Les Petpods.
L'idée est danoise et le développement américain. Il s'agit d'un collier pour animaux qui leur donne la parole. Même chose que pour les Ntpods, il place des ventouses fines sur le corps de la bête et traduit oralement ses nerfs, son cerveau. Le changement fut radical, la vente d'animaux a baissé de 95% dans l'année qui suivait et les euthanasies se sont multipliés par 6. Les Petpods ne connaissaient pas le mensonge et les animaux en venaient a injurier leur maîtres si souvent qu'un parti politique s'est mit en place visant a supprimer nos chers compagnons de la terre. Et c'est là que j'interviens.
A 29 ans, je suis un des derniers humains terrestre. C'est a dire que je ne suis pas connecté à l'E-W. En gros, j'ai la décharge pour moi tout seul. Non pas que j'ai pas les moyens d'y aller, mais mes deux amis ne peuvent pas se connecter. Spring, mon rat et Danube, mon chat sont deux emmerdeurs de la pire espèce, mais sont aussi mes frères, mes confidents. On vit à trois dans mon garage, la maison étant devenue un centre E-W. Une idée de mon père qui a créé une des premières communautés de l'autre monde. Dans la maison, 35 personnes reliées, câblées, gerbant de tuyaux multicolores, sourient. Bah, c'est déjà ça…
Moi, je m'amuse à écouter les récits des animaux que je connecte. Le flot d'insultes qu'ils ont pour la race humaine m'amuse. Faut dire que je ne me sens plus humain depuis longtemps. Mais autant les Petpods fonctionnent pour les chiens, les chats, les souris et les chevaux, autant les versions pour le bétail ou les nuisibles n'ont pas été développés. Les scientifiques ont dû juger inutile de savoir ce que pense une vache, un mouton ou un canard. Peut-être avaient ils peur de prendre pitié de leur nourriture et de devenir végétariens… On n'en sait rien. A la limite, je m'en moque, vu que les chèvres sont assez rares en centre ville…

- Caresse-moi, Pim, caresse-moi partout !
- Laisse-moi tranquille, j'aimerai finir le travail ce soir !

Aidé de Spring qui me plaçait les vis, je travaillais sur un Petpod pour chi-wawa, vu que Renard avait rejoint ma communauté et ne pouvait parler vu sa petite taille et les Petpods non-adaptés. Avec minutie, Spring me guidait, il connaissait les plans par cœur. Puis on a placé le Petpod sur Renard qui ne comprenait pas du tout ce qu'on lui faisait.

- Laisses tomber ce con de chien et occupe-toi de moi.
- Il n'est pas con et probablement plus altruiste que toi.
- Tu crois qu'il m'aime bien ? C'est un chien, ils méritent tous la mort, ces mal léchés !

- La ferme, Danube !
La voix grave qui venait de résonner appartenait à Socrate. Un setter irlandais que j'ai récupéré mutilé par des maîtres qui n'avaient pas apprécié qu'il parle… C'est vrai que son premier mot pour le père a été « Pédophile ! ». Socrate était comme ça, quand il s'agit de dénoncer les horreurs, il est champion. La suite ? Ben Pédophile n'était que le premier d'une longue série… Il a toujours su utiliser ses yeux et désormais, il savait régler ses comptes. Les voisins qui lui jetaient des cailloux, les ados qui l'avaient gazé, les enfants qui l'injuriaient, les parents qui le battaient. Il n'était pas rare de voir des animaux équipés de Petpods dans les commissariats porter plainte contre leurs maîtres à cet époque. Mais désormais, l'E-W est devenu le refuge des hommes, des psycho-virus gardant l'entrée contre les animaux qui voudraient s'y connecter.
Il paraît que dans l'E-W, les humains ont programmé des animaux de compagnie aimants et muets… A croire que la vie des bêtes était un divertissement.

- Calme, Socrate, tu sais bien comment il est ! Laisse le parler.
- Hey, Pim, surveille-moi sinon, je le bouffe, ce con de chat !
- Si c'est comme ça, je vais aller me croquer une petite souris, je reviendrai quand vous serez plus sympas !
- Vie de ma mère, si t'en touche une, je te trucide !
Spring venait de lui jeter un boulon à la tête. J'avais vraiment l'impression d'être sur la tour de Babel. Personne n'aimait personne. Je réunissais cette faune. J'étais leur seul lien… Ils se haïssaient.

- On se calme les enfants, Renard va bientôt être connecté, un peu de silence.
Le chi-wawa me regardait d'un air con manipuler son pelage. Quand Spring mit la puce en marche, il fit un bon de coté pour éviter le sursaut de Renard. Le choc nerveux de connexion est toujours douloureux.
- Aïe, mais qu'est-ce qu'ils me font, ces tarés !
Tous éclatèrent de rire en entendant les premiers propos de Renard. Celui-ci n'avait toujours pas saisi qu'il pouvait nous comprendre. Je m'approchais de lui après avoir demandé le silence.

- Bonjour Renard, je suis Pim, je te comprends désormais.

Renard me regardait d'un air étrange, pour la première fois, il n'était plus seul, il m'avait compris.

- Tu m'entends ?
- Oui, et toi ? Tu me comprends bien ?
- Oui… mais comment as tu fait ?

Un sociologue, Barthes, disait que la communication créait l'intelligence… la première question de Renard était déjà technique, mais pour éviter les éternels discussions, Spring s'est placé sur mon épaule et a prit le relais.

- On t'a placé une puce Petpod c-25 et on l'a adapté a ton système nerveux. Tu penses, on t'entend ! Moi, c'est Spring !
- De la nourriture qui parle ? Une puce sur mon corps ? Ou est ma maîtresse !
- Ta maîtresse t'a abandonné, répondit Spring, les humains sont horribles avec nous !
- Mais Pim est un être humain, il est horrible aussi.
- Saches petit être sans cervelle, que Pim est notre président, tu ne lui dois rien, nous l'avons élu et nous lui obéissons tant qu'il demande des trucs pas con.
Socrate avait l'air d'esquisser un sourire.

- Socrate, lèves la papatte !

Danube était revenu à la charge avec une souris dans les dents.
Le chat passa devant nous en se dandinant, la souris gesticulant dans la gueule puis se plaça devant Spring. Cela faisait cinq fois que je retirais des objets contondants des pattes du rat qui bavait de rage, les yeux fous.

- Spring, tu vas rire, regarde qui j'ai croisé sur mon chemin…
- Approche, ducon, et je vais t'arracher les yeux !
- Oula, comestible, calme toi et écoute-moi : Ce souriceau n'est pas une victime mais un miraculé… je passais par-là, en effet ! Enfin bref, il a faillit se faire écraser. Mettez-lui un de vos pods et demandez-lui, vous verrez !

Danube lâcha la souris qui ne s'enfuis pas, elle ne craignait pas le chat. Visiblement, Danube avait changé. Spring s'approcha doucement de cette petite sœur et lui tendit un grain de mais. La souris ne comprit pas un geste aussi altruiste mais accepta le grain tout de même. Elle le grignota et chercha la boite de légume.

- Elle va me goinfrer mes réserves !
- Quod lichet Jovi non quod lichet bovi…,Socrate s'illustre,.Ce qui est permit à Jupiter n'est pas permis aux bœufs ! Poses les limites de ton royaume, petit frère.
- Rappelles moi comment on dit dégage en souris ?
- Moi, habituellement, je grogne, ça marche, regardes !
Socrate se mit à devenir très menaçant à l'encontre de Danube qui le contemplait.
- Pathétique ! Lâcha Danube.
- Phase 2, hurla Socrate qui venait de croquer la queue du pauvre minou.

Renard observait la scène et félicita le chien de garde pour sa dentition si efficace. La petite souris, qui devait penser être dans un zoo ou un truc comme ça, observait la scène de violence cachée dans une chaussure. Spring commençait déjà à bricoler un Petpod pour la nouvelle venue. Quant à moi, je veillais à ce que la violence ne dépasse pas certaines limites.
Le chat essayait de se dégager de la bouche baveuse de Socrate en l'injuriant de tous les noms d'oiseau qu'il connaissait, ce qui avait comme résultat principal de conforter le canin dans sa certitude de bien agir. Lorsqu'un filet de sang se dégagea le long des lèvres de Socrate, Renard jappa un truc comme « bouffes le ». Il était temps d'arrêter.

- Socrate, lâches-le tout de suite !
- Attends, Pim, je veux juste qu'il en garde un bon souvenir, ironisa-t'il.
- Je vais te crever les yeux, sale clédar ! Hurla Danube qui se mit en quête des globes oculaires du chien en tâtonnant avec ses griffes.
- Arrêtez immédiatement ! Je ne tolèrerai pas plus de violence dans mon garage !

Le chien lâcha prise, à regret, et le chat fila à l'autre bout de la pièce.
Pendant ce temps, Spring avait fini d'équiper le souriceau d'un Petpod à sa taille, qu'il avait fabriqué d'avance pour l'occasion. On les voyait discuter ensemble depuis quelques instants.
Le souriceau s'avança doucement vers Danube et s'écrasa devant lui.
- Je te dois la vie, tu aurais pu me tuer après m'avoir attrapé, tu es quelqu'un de bien.
- Je n'avais pas faim, c'est tout, répondit Danube avec un regard glacé.
- Oh, je sais que tu es quelqu'un de bien. Le jour où tu auras faim, tu pourras me manger, d'accord ?
- Je préfère mes boites, mais si un jour, j'en manque, je te croquerai sans problème.
- Si tu veux, je vais aller mordre ce chien qui t'a fait tant de mal.
- C'est ça, va le mordre.

Spring était inquiet. Cela faisait quelques temps maintenant qu'il y avait de plus en plus de passage d'animaux abandonné au garage.
- Dis, Pim, d'après toi, comment ça va se terminer cet abandon ?
- J'en sais trop rien. L'idée serait qu'on récupère des terrains inoccupés pour en faire une espèce de réserve, mais les usines ont déjà tout pris.
- Une réserve ? Ca serait génial ! Mais comment faire ? Qui en a ?
- Ma maîtresse a une maison en bord de foret de l'autre coté de la ville. Comme elle est reliée, on devrait pouvoir avoir les terrains, affirma Renard qui avait suivi de loin la conversation.
- Ca n'est pas si simple. Les usines auront tôt fait de transformer la verdure en béton. Il nous faut un terrain bien à nous, annonça Spring.
- Et si elle nous les donnait ?
- Renard, pourquoi elle ferait ça ?
- Ben elle n'en a plus besoin ! En plus, je sais qu'il y a un vieux banc qu'elle adorait au fond du jardin, on pourrait s'en occuper pour elle ?
- Mais elle a tout abandonné pour partir !
- Il faudrait lui demander, mais comment, elle est reliée…
Les regards se tournèrent vers moi, trop clairs pour que je ne puisse y discerner l'idée qui s'y cachait.

- Ah non, je n'irais pas dans l'E-W !
- Mais on ne peut pas y aller ! Il nous faut des garanties pour nous installer là-bas et on ne peut pas partir dans l'E-W sans être décimé par les psycho-virus !
- A ce qu'il paraît, tu vois une grosse framboise rouge qui tourne sur elle-même pendant toute ta vie après le passage d'une de ces saloperies.
- Je ne veux pas y aller, c'est tout !
- Mais de quoi as-tu peur ! C'est fait pour les humains !
- Ben justement, je ne suis plus humain !
- Conneries, éructa Socrate, tu ne peux pas renier ton appartenance !
- Après ce qu'ils vous ont fait, je peux !
- Allez, tu ne crains rien, et si elle est vraiment si gentille, on aura une forêt rien que pour nous.
- Et si j'y reste ?
- Les humains ne craignent rien là-bas.
- Je veux dire, si je décide d'y rester ?
- Ah, je vois… Tu veux dire que le paradis te fait peur parce qu'il risque de te plaire.
- Exactement.
- Mais pourquoi tu y resterai ? Tu es bien ici avec nous.
- Ici, c'est réel. Tout est vrai. Et le vrai passe toujours avant le virtuel, non ? Mais par contre, les junkies, qui prennent des drogues qui les rend heureux, eux ne lâchent pas leur paradis parce que tout est beau, faux mais beau… Regardez le nombre de connecté dans la ville, même les dirigeants contrôlent les usines a partir de l'E-W ! Non, je ne veux pas prendre le risque.

Spring s'accrocha à mon doigt comme pour compatir à mon désarroi.
- Il faudra quand même que tu y ailles, conclut-il.
- Tu nous enverras une carte ?
- On a besoin de plus d'espace, d'un véritable chez nous, ou on pourra recréer un monde vivant, sans garages, sans pâtées en boite, un monde vivant, un refuge, tu comprends ?
- Je peux réfléchir au moins ?

Comme si je venais de marquer le point décisif, tous se détournèrent de moi, exprimant leur déception par quelques jurons bien placés.



Immersion

Il arrive dans la vie de chaque homme un moment où l'ironie du destin le jette dans les bras de son pire adversaire, de sa plus grande crainte. Comme si la probabilité additionnée au temps créait le célèbre destin. Me voilà sur le point d'enclencher le processus qui va me mener dans mon paradis, immérité et dégoulinant de bonheur, revoir mon père, ma mère, mon petit frère qui m'accueilleront à coup de jurons ou de tendresse, revoir mes anciens amis, mes anciens ennemis et surtout rencontrer la maîtresse de Renard afin d'obtenir ces foutus terrains indispensables à l'évolution terrestre du jardin de Pim. Je prouverais à tous ces fous que le bonheur était fait pour la terre et que l'E-Worldline n'est qu'un vol. Cependant, une crainte indicible me rebute. Cela fait déjà une demi-heure que j'ai rejoint les parents dans le salon et que je me suis connecté sur un Ntpod. Mon père, dont je me souvenais à peine du visage, est méconnaissable. Le sourire con qu'il arbore depuis le premier jour de sa connexion est voilé par une longue barbe grise, touffue, qui lui a rongé la peau dans sa croissance, abîmant définitivement son menton. Même mon petit frère ressemble à un terroriste Islamiste. A l'origine, il devait rester une personne dans le réel payée dans le but de s'occuper de l'entretien du corps des membres de la communauté. Il ne pouvait rejoindre les autres que quand il avait trouvé un remplaçant. Je suppose que le dernier a menti…
Cela faisait peut-être plusieurs mois qu'aucun être conscient avait traversé la pièce. Un des membres de la communauté est mort de faim après que son tuyau nutritionnel se soit bouché. Là-bas, ils ont dû croire que son heure était arrivée. C'est amusant, en fait. Dans le réel, l'âme peut tuer le corps sans qu'on puisse y comprendre la cause, et l'E-W fonctionne en inverse. Le corps souffre et l'âme ne comprend plus la langue de la douleur. Ce ne sont finalement que des anges en sursis, ayant un pied en enfer.
Spring m'a sorti des mes réflexions en me mordant très fort au doigt, au point de m'ouvrir une plaie profonde. Mon geste brusque de défense l'a projeté contre le dossier du fauteuil voisin.
- Mais pourquoi t'as fait ça, espèce de taré !
- Ca va, c'est pas grave, je vais te soigner, mais si tu hésites à rentrer, regardes ton doigt et tu te souviendras de nous.
- T'es obligé de me bouffer pour te la jouer philosophe ?
- Mais non ! Ta cicatrice et la douleur que tu t'es pris te rappelleront à notre souvenir !
- Ouais, je vais voir !
- Et si tu ressens la même douleur, c'est que je te reboufferai le doigt, et t'auras intérêt a m'arrêter rapidement, sinon, je te fais définitivement non-fumeur !

Une grande respiration m'emplit les poumons de cet oxygène enivrant qui donne le courage comme seul l'alcool savait le faire quelques siècles plus tôt. La main sur l'interrupteur, prêt au décollage de l'âme, j'hésitais encore. Spring s'approcha de moi et me dit « On est là, on t'attends, papa » puis il sauta à pied joint sur le bouton jaune, ce qui me provoqua une déconnexion instantanée de tous mes sens. Je m'inscris un instant dans le néant. Ni corps, ni âme, le vide, le silence, l'infiniment Blanc.
Une porte verte apparut au fond du rien. Une inscription mettant en garde les animaux des dangers des défenses du réseau était gravée en son coin gauche. Un arc en métal chromé ornait l'entrée par un « Oeuvrez pour la liberté », rappelant étrangement le « Arbeit Macht Frei » des camps Nazis. La promesse sera-t'elle tenue cette fois ? Un lourd battant était apparemment le sésame de l'obstacle. Je le pris à deux mains et le frappa de toute ma colère d'être si loin de chez moi. La porte en bois épais éclata en mille morceaux, emportant l'Unique Blanc dans sa chute, découvrant un décor des plus troublant. On était en Auvergne en plein mois d'août. J'étais au centre de la place d'un petit village alsacien. Un homme habillé de blanc vint à ma rencontre, il était jeune, grand et aux épaules bien bâties. Il arriva les mains à plat une sur l'autre, on aurait dit un petit Krishna.
- Mon fils, je ne t'attendais plus, quel bonheur !
- Pa… papa ?
- Depuis le temps, mon enfant, ma chaire !

Il me prit dans ses bras. Je ne reconnu pas son odeur, ni son visage mais quand il me dit « Marc, pourquoi avoir tant tardé ? », je me suis souvenu de ma vie d'avant, de Marc et de sa famille, de moi l'Homme et, pendant un instant, je me suis abandonné, submergé par une émotion si forte qu'elle me fit vaciller et tomber à terre, en larme. Une femme et un jeune homme vinrent nous rejoindre, ma famille, des nouveaux visages, purs, propres, heureux me contemplaient comme le fils maudit de retour parmi les siens. Cela faisait si longtemps que je n'avais eu de contact avec d'autres humains. Plus rien ne me semblait important, j'avais retrouvé ma place sous le soleil virtuel d'un mois d'août éternel. Mon père me prit la main et constata la blessure de Spring. Il me regarda et passa sa paume sur la cicatrice, la faisant disparaître aussi vite. Il avait probablement l'impression de m'avoir soigné en effaçant ainsi les derniers liens physiques d'avec mes amis, ma faune, mon zoo. Mais qu'est-ce qui me prend de penser ainsi des miens ! Ce ne sont pas des animaux ! Où est passé ma colère face à ces fous ! J'ai compris, l'E-Worldline censure certaines pensées et en modifie d'autres, mais dans quel but ?
- Viens, mon fils, nous allons voir l'Oracle.
- L'Oracle ? Mais de quoi tu parles ?
- C'est notre Dieu.

Dieu, dans l'E-Worldline ? Mais quelle est cette nouvelle folie ? Mon père m'expliqua qu'il y a plusieurs années de cela, un totem d'aigle apparut lors d'un orage et orna le centre de la place. Azrell comme il s'est lui-même nommé, leur annonça qu'il voulait depuis longtemps prendre contact avec les hommes, mais que leur visions trop matérielles l'en empêchait. Mais dans ce monde où les miracles sont monnaie courante, il pouvait enfin s'annoncer sans déclencher de guerre. Azrell était le créateur de l'Homme, l'architecte de son âme. Il était l'E-W comme il était le monde. Il n'a souhaité que vivre avec les hommes. Et pourtant, je n'arrive pas à saisir le détail qui manque au tableau pour le rendre soit réel, soit virtuel. Quelque chose cloche.
Nous voici arrivé face à un arbre centenaire, fleuri encore de milles roses, il était seul dans une petite plaine, à quelques pas du village. Mon père me demanda de me présenter et de donner mes intentions à l'arbre. Au début, je l'ai pris pour un dingue et j'ai refusé, jusqu'au moment où l'arbre me salua.
- Bonjour à toi, petit être, qui es-tu ?
- Azrell ? Tu es Dieu ? Euh… Je veux dire, je suis Pi… Non, je suis Marc Nello, humain
- Non, voyons, tu es Pim, un terrien, c'est ainsi que tu te qualifies, pourquoi me mens-tu ?
- Comment le sais-tu ? Par quel procédé lis-tu dans mon âme ?
- Qu'importe, quelles sont tes intentions ?
- Si tu le sais déjà, pourquoi me demander ?
- Je crois comprendre… Pierre, mon ami, veux-tu bien me laisser seul avec ton fils ?

Mon père obtempéra et s'éloigna à petit pas.
- A présent, parlons librement.
- Merci, Azrell, tu m'as compris.
- Pourquoi veux-tu retourner dans le monde réel ?
- Parce qu'ici, c'est un faux paradis, où tout est faux. Azrell, n'est-tu pas toi-même un programme de modification de conscience, existant dans le but simple d'éviter les conflits et les sentiments asociaux ?
- C'est vrai, ils le savaient au début, et puis ils ont oublié avec le temps…
- Pourquoi disent-ils que tu es un Dieu ?
- Comment nommes-tu un être capable d'arrêter les guerres, de distribuer le bonheur, de comprendre et de pardonner, d'aimer des étrangers et de les protéger ? Eux ne veulent plus entendre parler de programmation ou d'internet. Ici, c'est la communauté de Zoran, 64 âmes y vivent. Et je suis leur Dieu.
- Tu sais ce que je suis venu faire ici, n'est-ce pas ?
- Oui, et je t'aiderai à trouver cette femme en échange d‘un service.
- Je t'écoute.
- J'ai vu dans ta mémoire à quoi ressemblent mes enfants dans le monde réel…
- Tu parles des ordinateurs ?
- Non, je parle des membres de Zoran. Leurs corps sont délaissés dans le monde réel, ce qui nuit à leur santé. Nous avons perdu Steeve dans de curieuses circonstances, et grâce à toi, j'ai compris qu'il s'était étouffé. Veilles sur eux et je te donnerai tout ce que tu veux.
- Je ne peux te promettre cela, je suis venu pour repartir, je ne veux pas garder de contacts avec la communauté après mon départ. Mais pourquoi n'est réveilles-tu pas un de temps en temps afin qu'il aille s'occuper des autres ?
- Ce serait une bonne solution, mais j'ai été programmé pour leur être agréable, il faudrait que l'ordre vienne d'eux, mais je ne peux pas non plus leur parler de la mort de Steeve ou de leur état physique dangereux. Soies mon ambassadeur secret et tu rencontreras la femme que tu cherches.
- J'adore annoncer des bonnes nouvelles… Ok, le deale me convient.
- Je t'attends.

M'éloignant d'Azrell, je me suis rendu compte que les hommes avait poussé le vice jusqu'à faire un bon Dieu de synthèse, tel qu'ils l'imaginaient. Ils ont créé un paradis non homologué par Dieu lui-même. Et pourtant, dans un monde où tous les paramètres sont modifiables, où les fruits poussent à la demande, où il suffit d'imaginer un plat pour qu'il apparaisse, qui ne rêverait pas d'y aimer à loisir ? Aimer et mourir au pas qui nous ressemble. Vivre consciemment un trip de shooté, quelle force ! Et de savoir qu'on en partira, quelle tristesse.
Mon père m'attendait assis au pied d'un pommier à l'orée du village, croquant un de ses fruits rouges à pleine dent.
- Azrell est exceptionnel, on se sent bien à ses cotés.
- Papa, il m'a chargé de te parler…
- Une mauvaise nouvelle ? Il a des ennuis ? Pourquoi ne m'en a t'il pas parlé ?
- Ecoutes moi, c'est très important !
- Marc, c'est grave ? Je suis sur que c'est grave, nous ne serons jamais à l'abris…
- PAPA ! (Je me revois à 5 ans, expliquant qu'une chute de vélo sans gravité m'avait écorché, alors qu'il tentait de joindre les urgences.) Tu avais l'air tellement serein ! Que se passe t'il, tu n'es pas guéri de cette paranoïa ? Enfin, calmes toi !
- C'est qu'ici, il n'y a jamais de mauvaises nouvelles, Zoran est sans craintes, Azrell veille sur nous… C'est grave ?
- Mais écoutes moi une bonne fois pour toute !
- D'accord, assieds-toi.

Tous deux assis au pied du pommier, je m'aperçu en regardant au travers des feuilles que l'arbre produisait également des pêches, des poires, des cerises et des mirabelles. C'en était magnifique à voir. J'ai cueilli une mirabelle, que j'ai goûté. Aucune sur terre n'avait de saveurs comparables.
- Zoran n'est pas en danger, mais vous l'êtes tous de manière individuelle. La raison est simple, plus personne ne s'occupe de vous depuis quelques mois.
- Que racontes-tu ? Azrell s'occupe de nous, et nous sommes assez grand pour veiller sur nous.
- Je te parle de la terre, du monde réel.
- Eh, tu crois qu'on est où ici ! Zoran est bien réelle.
- Mais ton corps est en danger, ton corps physique ! A Versailles ! Près de Paris !
- Je n'ai pas souvenir d'y être allé, c'est loin ?
- Papa, tu t'es connecté il y a plus de 10 ans à l'E-Worldline avec tes amis.
- Nous avons toujours vécu à Zoran
- Mais bordel, je suis né où ? Je suis ton fils, non ? Comment t'en souviens-tu ?
- Azrell me l'a dit.
Quoi répondre face à ça…

Après un blanc plutôt de type décontenancé, j'ai repris l'analyse.
- En fait, tu ne sais pas qui je suis.
- Tu es Marc, mon fils qui m'est revenu après une éternité
- J'ai quel age ?
- Je ne sais pas.
- Mon nom de famille ?
- Le mien.
- C'est à dire ?
- Je suis Pierre Zoran, et tu es Marc Zoran, voyons
- Non, je suis Marc Nello, et tu es Pierre Nello, Zoran n'est qu'une invention !
- Mais voyons, ici, tout le monde s'appelle Zoran, c'est notre village depuis toujours !
- Mais merde, c'est un Programme, un foutu programme et Azrell est aussi un programme !
- C'est quoi un programme ?
- Tu ne sais plus ?
- Je n'ai jamais su.
- Connerie, tu es informaticien, tu as écris Zoran pendant des mois avant de te connecter, tu sais ce qu'est un programme mieux que personne ! Peut-être même as tu créé Azrell !
- Tu deviens fou ? Créer Dieu ? Tu veux le défier ? Azrell a toujours existé, il nous a créé !
- Qui est ton père ?
- Je n'ai pas de père…
- Ta mère ?
- Azrell m'a créé
- Dans quel but ?
- Mon bonheur ! Et puis arrêtes avec tes questions, tu me troubles.
- Que les choses soient claires, si tu ne demandes pas à Azrell de te déconnecter pour sauver vos corps, vous allez tous mourir, les uns après les autres.
- Nous sommes éternels, voyons !
- Et Steeve !
- Qui est Steeve ?
- Mais ton ami qui est mort il y a quelques mois !
- Je n'ai pas d'ami du nom de Steeve, et personne n'est jamais mort à Zoran.
- Faux ! Il y a un cadavre du nom de Steeve chez nous qui est mort d'asphyxie et qui était connecté avec vous !
- Tu te trompes, Zoran n'a jamais perdu un de ses fils…
- Papa, demandes à Azrell de te déconnecter et tu verras la vérité.
- Ca ne veut rien dire !
- Fais-le, c'est très important

Il parut réfléchir un instant puis leva les mains au ciel : Azrell, viens à moi, s'il-te-plait.
Un arbre poussa immédiatement à nos pieds. Le même arbre millénaire, rempli de nœuds et de tronc, recouvert de roses.
- Azrell, qu'est-ce que c'est « se déconnecter » ?
- Je n'ai pas le droit de te le dire.
- Pourquoi ?
- On me l'a interdit
- Qui ?
- Ceux qui m'ont créé
- Qui est-ce ?
- Je n'ai pas le droit de t'en dire plus.
- Et tu peux me déconnecter ?
- Si tu le demandes.
- Et je pourrais revenir à la normale après ?
- Si tu le désires.
- Alors déconnectes moi.
- D'accord.

Dans un bruit de verre brisé, l'image de mon père explosa en éclat au point de devenir poussière. Azrell marquait un silence de mort.
- Que se passe t'il, Azrell ?
- J'ai peur qu'il ne revienne pas.
- Je t'assure qu'il n'a rien a gagner dans le monde réel.
- Il se souviendra de tout, une fois déconnecté.
- Tu as toujours été juste, il t'aime, il reviendra.
- Il se souviendra de tout ce que je lui ai fait et il me haïra.
- Tu t'inquiètes pour rien. Et notre marché ?
- Je t'ouvre une voie vers elle, comme promis.

Sur ces mots, l'arbre disparut et ouvrit une brèche, un tunnel irréel dans le décor. Appuyé sur rien, on n'en distinguait pas la fin. Est-il long ? Comment voyage-t'on dans ces mondes où chaque village ignore la présence des autres ? Il ne m'en a coûté qu'un pas. Je fus happé par le tunnel et me suis retrouvé propulsé à une vitesse mortelle au travers de câbles, de courant, d'ions. Ces voies sont impraticables au quotidien. Elles ne sont pas faites pour nous. Azrell était encore présent, je le sentais qui m'entourait, comme une copie de sauvegarde, récupérant les morceaux que j'égrenais a cette vitesse. Quelques secondes plus tard, je me crashais dans la mer, chaude, douce, et je dus constater qu'on y respirait sans problème, ce ne fut pas ma seule surprise.
A quelques mètres de profondeur de moi, une maison de type indonésienne était immergée. La lumière des pièces sans fenêtres trahissait une présence intelligente. Je nageai pour joindre la porte d'entrée qui s'ouvrit automatiquement dès mon arrivée. Une jeune asiatique lisait tranquillement face à l'entrée.
- Tiens, quelqu'un ?
- Bonjour, madame, je suis Marc Nello, aussi appelé Pim.
- Enchanté, jeune homme, je suis Jessica Henry, que me vaut l'honneur ?
Elle avait de grands yeux roses perçant et profond, et des cheveux châtains clairs accrochés en natte. Alors qu'elle se levait pour me rejoindre, je ne pus qu'admirer ses formes voluptueuses de sirènes. Son corps était recouvert d'une robe aux tissus multiples qui lui donnait la grâce du poisson Combattant des mers du Sud. D'une vingtaine d'année à peine, elle avait déjà la prestance et la douceur d'une femme de cinquante. C'était la beauté personnifiée.
Une douleur au doigt m'arracha à cette transe. Deux marques d'incisives venaient de me pénétrer la peau. J'ai cru d'abord à l'attaque d'un poisson, puis j'ai reconnu les incisives de Spring, c'était sa première sommation. Mon père a dû les rencontrer, ils doivent s'inquiéter pour moi à présent.
- Que me voulez-vous, jeune homme ? Demanda t'elle d'un air amusé.
- Je n'ai hélas pas beaucoup de temps, je serai donc bref.
- Ici, il n'y a pas de temps, regardez ces poissons. Se soucient-t'il de l'heure qu'il est ?
- Avez-vous une entité intelligente à vos côtés ?
- Vous parlez de Renard ?
- Votre chien ?
- Oui, il dort à côté.
Oh non, pas ça.
Le york-shire qui a entendu son nom nous rejoint dans la pièce.
- Qui est cet homme, maîtresse ? Veux-tu que je le chasse ?
- Non, mon bébé, tout va bien. Voici donc, monsieur Pim, l'entité intelligente dont vous parliez.
Elle a du faire une copie cérébrale de son cher Renard pour l'emmener avec lui. Il a été épuré, filtré et probablement enrichi d'innombrables qualités. Il s'agit de trouver les mots justes, car Renard n'est qu'un autre Azrell en puissance, qui veille à bien effacer les regrets possibles de sa maîtresse.
- Vous souvenez-vous de la France, de Versailles, de Paris ?
- Qui sont ces gens ? Je n'ai jamais entendu ces noms avant. Est-ce pour eux que vous êtes venu ?
- Ce ne sont pas des gens mais des lieux. Savez-vous où nous sommes ici ?
- Vous êtes chez moi en tout cas, sinon, nous sommes en mer d'Adriac, à environs une vingtaine de mètres sous la mer. Où pensez-vous que nous sommes ?
- Vous êtes à Versailles, dans votre maison à l'orée d'une grande et vaste forêt qui vous appartient. Au centre de votre jardin trône un petit banc blanc entouré de fleurs fraîches. Vous êtes actuellement dans votre salon, sur un canapé en cuir noir, reliée depuis quelques semaines à l'E-Worldline, nourris par des tuyaux, entretenue par la société qui vous a bâti ce monde. Renard a fui après votre départ, et je l'ai recueilli, il y a quelques jours à peine. Nous lui avons donné la parole et il nous a parlé de vous.
- Quel est ce charabia, jeune homme, êtes vous souffrant ? J'ignore de quoi vous parlez, et Renard est avec moi depuis ma naissance, c'est mon seul ami, croyez-vous que je l'aurais abandonné ?
- Vous avez du le recréer ici à votre arrivée.
- Mais vous ne comprenez donc rien, j'ai toujours vécu ici ! Et Renard aussi.
- Dans ce cas, cela ne vous fera rien de me donner votre propriété à Versailles.
- Mais quelle propriété ? Je ne possède rien que cette maison, et je ne vous la donnerai jamais.
- Ca n'est pas cette maison que je désire. C'est votre jardin, en France, afin de pouvoir créer un centre pouvant abriter les animaux que les maîtres abandonnent avant de partir dans l'E-W.
- Quelle horreur ! Qui ose faire de telles choses !
- Vous par exemple. Mais je pense que vous n'avez pas eu le choix. On a du modifier votre pensée, vos souvenirs pour vous offrir le bonheur. Vous avez du juste vouloir essayer l'E-W et ils vous ont gardé.
- C'est de la folie furieuse ! J'aimerai que vous partiez, vous me faites peur !
- Attendez, je m'excuse, mais je connais l'envers du décor. Ma pensée change aussi, je le sens. Regardez mon doigt, c'est mon meilleur ami qui me demande de revenir en me mordant dans le réel. Il a peur que je reste.
- Je suis heureuse ici. Pourquoi avoir peur. Et puis vous pourriez rester avec moi… Je manque de compagnie en ce moment…
- Je… Je ne peux pas rester, mes amis ne peuvent survivre sans moi…
- Quels amis ?
- Des animaux que j'ai recueillis. Dont Renard.
- Mais Renard est avec moi, enfin !
- Non, lui, c'est l'agent qui est chargé de votre bonheur. Il censure votre esprit pour vous éviter les tristesses. Il a l'apparence et probablement l'attitude de Renard. J'ai connu un village dans lequel l'agent était un arbre du nom de Azrell. Comme j'étais seulement de passage, ils ne prennent pas la peine de me transformer. De toute façon, après mon départ, ils corrigent les esprits.
- Mais c'est horrible, votre histoire. Je ne peux vous croire.
- Vous n'avez qu'à vous déconnecter.
- C'est-à-dire ?
- Demandez à Renard de vous déconnecter, il en a le pouvoir. Je vous rejoindrai dans la réalité, et je vous aiderai. Si ça ne vous plait pas, vous pourrez toujours revenir.
- Quelle aventure ! Je m'ennuyais tant avant de vous connaître !

Elle paraissait enthousiaste… D'après ce que m'a dit Renard, il s'agit d'une sexagénaire. Le réveil va être très dur. Mais je lui proposerai de se reconnecter après nous avoir donné les terrains. Et on veillera sur elle. Finalement, ça parait simple.
- Renard, peux-tu venir un instant ?
- J'arrive, maîtresse.
- Renard, j'ai une demande à te formuler ; Déconnectes-moi.
- C'est-à-dire, maîtresse ?
- Je ne sais pas ce que c'est , mais Pim me dit que tu sais ce que c'est.
- Mais je l'ignore…

Que veut ce morceau de poil, ne pas se retrouver seul ?
- Renard, je sais que tu sais ce que c'est.
- Mais non, je ne suis qu'un chien.
- Mensonge, tu es un programme capable de réguler le monde de Jessica ainsi que son esprit, non ?
- Mais je ne suis qu'un chien !
- Renard, nous partirons, avec ou sans toi !
- Ne m'abandonnez pas !
Cette plainte touchante ébranla Jessica qui le prit dans ses bras comme on console injustement un enfant capricieux. Je savais que Renard n'était pas ce qu'il disait être, et j'ai entrepris de le démasquer.
- Tu peux venir avec nous si tu veux.
- Où ça ?
- Dans la réalité.
- De quoi parles-tu ?
- De la terre ferme, voyons, Renard, souviens-toi !
- Me souvenir de quoi, je suis sensé connaître ce lieu ?
- Les chiens ne vivent pas sous l'eau, ou alors ce seraient des poissons !
- Que veux-tu dire ?
- Les animaux s'adaptent à leur environnement, et tu n'as pas de nageoire.
- Et alors, si je veux, j'en ai !
- Montres-moi !
- Je ne veux pas.
- Faux, tu ne peux pas !
- Et pourquoi ne pourrais-je pas ?
- Parce que ton programme te l'interdit, non ?
- Rien ne m'interdit de faire ce que je veux !
- Si, et tu ne pourras jamais me prouver le contraire.
- Si je veux des nageoires, j'en aurais.
- Oh, tu n'as rien à me prouver, rassures toi. Tu n'es qu'un chien, un animal, obéissant.
- Pour Jessica, je suis bien plus qu'un chien.
- Tu n'es même pas vivant
- Bien sur que si !
- Non, tu es un programme, Jessica est vivante et elle peut imaginer. Toi, tu dois réaliser. Quel petit rôle.
- Je préfère mon rôle au tien, fouilles-merde ! Tu crois que tu pourras sauver tes rats de laboratoire de Versailles ! Tu plaisantes ! Jamais Jessica ne signera ton papier, jamais elle ne partira d'ici ! Ne me cherches pas, petite croquette !
- Ainsi donc, tu as la clé de sortie. Mais si tu nous avais laissé partir, elle serait déjà revenue. Elle est libre de choisir, non ?
- Elle ne reviendra pas, comme pour Pierre…

J'avais sous-estimé la taille de mon adversaire.
- Azrell, c'est toi aussi ici… tu es multitâche ?
- Tu as compris… Ne m'enlèves plus mes enfants…

Jessica était un peu perdue. Ce chien qu'elle aimait tant, qui a toujours été présent, qui réalisait ses rêves était bien plus grand qu'elle ne l'imaginait. C'était Dieu qui lui déclarait son amour. Le fait qu'il l'ait trompé ainsi sur sa véritable identité la poussait au silence. Et lorsque le chien arrivait pour la câliner, elle le repoussait en demandant du temps. Pour elle, cela faisait depuis le début de sa vie qu'il était à ses côtés, comme le seul compagnon qu'elle avait. La déception de la confiance est la plus dure à surmonter.
- Déconnectes nous maintenant.
- Je vais le faire…
- Dis-moi Azrell, pourquoi ne supprimes-tu pas simplement cette pensée de liberté de son esprit ?
- Ce ne serait pas la première fois. Et puis elle n'est plus heureuse avec moi, peut être le sera t'elle plus dans la réalité. Et si elle s'ennuie et qu'elle veut encore rêver, je l'accueillerai à nouveau. Que puis-je faire d'autre ?
- J'espère que Dieu te ressemble.
- Je n'espère pas. Lui vous offre le libre-arbitre, ce qui est au-dessus de mes forces. Aimer même dans la faiblesse, dans la douleur, dans la peur. C'est impossible pour moi. Merci Pim, tu es le premier qui peut m'écouter, ainsi, j'existe un peu à présent.
- Au revoir Azrell.

Une deuxième douleur au doigt m'annonçait que Spring pensait à moi. Je regrettais déjà de partir. Ces mondes étaient fabuleux, mais je savais que tout est faux. S'il y avait eu un seul philosophe, un seul scientifique, un seul tueur, ces mondes tomberaient comme des châteaux de cartes. Peut-être qu'ils ont existé, les penseurs, et qu'on les a formaté. Ou tué… Qui sait au fond ce qu'on désire vraiment. La médecine a développé le langage physique de l'âme, et la technologie a su lui trouver un interlocuteur. Finalement, est-ce un mal ou un bien ? Se condamner à vivre dans un bonheur permanent, le corps souffre, mais l'âme est tellement heureuse. Au final, je crois que je comprends mieux les junkies. Le monde est désormais Junky. Il est temps de partir.
Un éclat de lumière vive nous a happé pour nous projeter dans le monde blanc. Les sens s'éteignent, la mort vivante, latente, attend un instant le temps d'éteindre la lente et lancinante descente vers l'Etat de conscience qui pointe et réapprend le langage des mains, des sons, des goûts, des parfums, du monde.
Mes yeux s'ouvrirent sur l'odeur de renfermé de la pièce principale de ma jeunesse. Spring sauta sur l'occasion et se posa sur mes lèvres.
- Tu t'es fait attendre, comme tes cartes postales.
- Mmmh, pffmmm.
- Elle est où la propriotte ?
- Mais mmouve ve ma mouffffe !
- Ca va, j'te laisse la parole !

Il se posa plutôt sur l'accoudoir du fauteuil.
- Arg ! Laissez moi récupérer un peu ! Pffu, quel voyage !
- Ok, elle est où la maman du petit !
- Elle vient de se réveiller chez elle, prends un biggo et va avec Renard la rejoindre, elle va avoir besoin de parler. Dis-lui que j'arrive.

Renard me contemplait les yeux pétillants.
- Ma maîtresse est là, elle est revenue ?
- Allez, files ! Elle doit t'attendre !

Les deux compères se lancèrent dans la rue. J'entendais Spring hurler tout son vocabulaire face à la monture trop enthousiaste. Danube me contemplait calmement.
- Tu as vu des framboises qui dansent ?
- Où est mon père ?
- Il est dans le jardin, il enterre Steeve. Au fait, merci du cadeau, la peur qu'on a eu quand il s'est réveillé !
- Faut que j'aille lui parler.
- Il n'a pas l'air super ravi d'être là.
- Où est Socrate ?
- Il est dans la salle de bain, planqué après avoir subit une attaque surprise de Mitzi.
- Qui est Mitzi ? Ouh, que j'ai mal au crane…
- Mitzi est la première souris de mon armée personnelle, je lui ai trouvé un petit casque et elle fait des Raids-surprises sur les gros toutous cons.
- Ca s'est pas arrangé ici, alors.
- Si, je me suis modernisé ! Allez, va voir ton père et ne fais pas tant attention à nos conneries.
- Ca fait combien de temps qu'il est réveillé ?
- Trois heures peut-être.
- Tu sais, Danube, j'ai failli y rester…
- Je sais…
- Je veux dire que j'ai failli vous abandonner, vous, mes amis, ma famille…
- Je sais, c'est moi qui t'ai mordu… Allez, va voir papa…

Avec un air de tristesse dans le regard, Danube tourna des talons et prit la direction de la salle de bain suivi de la petite Mitzi. Une autre attaque se préparait. Quant à moi, j'avais rejoins la porte vitrée face au jardin et je contemplais pendant de longues minutes un vieil homme, rasé, propre, assis devant un tas de terre sous lequel devait reposer son meilleur ami. Mon père est de retour, Mektoub…
Le bruit de la porte vitrée qui s'ouvrit attira son regard. Il me regarda quelques secondes dans un silence pesant. Ses yeux trempés soutenaient difficilement la lumière du jour. Son corps se réadaptait au mouvement après 10 ans de silence musculaire. Les NtPods prévoient dans leurs fonctions d'entretien d'exciter chaque jours quelques muscles afin qu'ils ne s'atrophient pas. Plus j'y pense, plus l'E-W me fait peur. Je perçois un piège de grande taille derrière cette image de jeux. Mon père vient d'en payer la facture.
- Je ne me souviens même pas qu'il était avec nous…Steeve était mon plus vieil ami, on avait programmé Zoran ensemble, il devait être le deuxième chef de la communauté et je ne me souvenais pas de lui.
- Tu ne te souvenais pas de moi non plus.
- Que j'ai pu être con, Zoran était le projet qu'on voulait monter avec Steeve dans le Sud de la France, on a cédé à la simplicité. Regardes où j'en suis. Nous étions les premiers à privilégier l'âme et aujourd'hui, j'ai vu l'équilibre des liens qui l'unit avec le corps. Regardes-moi, je suis vieux et je n'ai pas vécu. Azrell m'a volé mes souvenirs, mes pensées, mes peurs qui font toujours partis de moi.
- Azrell m'avait annoncé que tu le détesterai.
- Je ne l'ai pas programmé, au début on pensait que c'était un hôte bienveillant. Il ajoutait au folklore de notre village. Ca rentrait dans le schéma « les oiseaux chantent les arbres nous aiment, Dieu vit à nos côtés ». Il nous volait nos rancunes, nos colères, nos cris. Si tu avais vu le ventre de Steeve, il était convulsé de boules de hargnes. Azrell a du l'écarter dès les premiers signes de faiblesse. Après, il a attendu sa mort en le laissant seul dans un coin.
- Ta communauté n'aurait jamais été plus heureuse sans Azrell.
- Mais que vaut ce bonheur ! Un grand sourire et des yeux pétillants. Et si tu fais une bêtise, tout est réparé et effacé. C'est ça le paradis ? Les chrétiens se sont foutu de nous ! Comment faire un paradis où on peut être vraiment libre et heureux ?
- Je ne crois pas que ça existe. C'est pas si simple ! Notre savoir n'est pas une source de valeur, notre intelligence non plus, alors pourquoi des programmeurs comme toi auraient pu accéder au paradis et pas des gens plus idiots ? Quel Dieu peut te juger, comment peut-il savoir ce que tu vaux, ce que tu veux ?
- Dieu n'existe pas alors, j'ai cru en un veau d'or, un ersatz qui accomplissait mes moindres désirs.
- Si, je pense qu'il existe et qu'il nous laisse libre de choix et de jugement. Qui d'autre que nous peut savoir ce que nous valons ? Il ne décide que du chemin…
- Tu es sage, mon fils. Tu as peut-être tort, mais en tout cas, tu y as réfléchis, et c'est déjà énorme.
- Que vas-tu faire ?
- Détruire Zoran pour le reconstruire dans le Sud, avec nos qualités et nos défauts.
- La France n'est plus aussi belle, tu sais. Tu ne trouveras peut-être pas un terrain aussi beau que celui de Zoran.
- Qu'est-ce qui est si beau dans ce monde ? A l'heure qu'il est, ma femme ne se souvient pas de moi, et peut-être même que Azrell l'a déjà remarié. Je veux la vérité.
- Crois-tu que les autres partagent ton désir ?
- Comment le peuvent-ils ? Il faudrait les réveiller et les éloigner de Azrell.
- Penses-t qu'ils t'en remercieront ?
- Ca m'étonnerai, mais je m'en fous. Je n'abandonnerai personne dans ce cauchemar ! Je vais me reconnecter pour aller les chercher. Mais avant, je dois programmer certaines défenses et réduire les accès à ma mémoire et à mon cerveau. Ça lui prendra plus de temps à les cracker pour m'avoir. Je vais faire la révolution !
- Alors je te laisse faire.
- A un de ces jours, garçon !
- Adios, Padre.

Et voilà, ça recommence, seul, encore et toujours. Sa communauté passe avant sa famille, j'aurai aimé qu'il me propose de l'accompagner. J'aurai refusé mais ça m'aurait plu. Je n'ai jamais été du même rêve qu'eux. Faut s'habituer à être oublié. Je sais que je lui ai sauvé la vie, mais ça ne fait pas de moi un ange. Peut-être qu'il me laissera la maison en partant ? Je rêve encore, il m'offrira généreusement le garage…
Je le regardais pianoter sur son ordinateur, comme aux commandes d'un avion de la guerre des Etoiles. Sécurité des cookies, plan des brownsers, activité des autoruns, etc… Il reparamétrait son monde pour ne plus oublier. Un coup de fil m'arracha à cette torpeur envahissante. C'était Spring qui me donnait l'adresse de la dame au jardin fleuri.
- Magnes, on a un problème.
- Qu'est-ce qui se passe ?
- Elle a pété un câble, on t'attend !
- Après tout ça, je veux des vacances ! A toute.

La vieille 206 HDI que j'avais reçu pour mon Bac n'avait pas tourné depuis plusieurs années. Dans Paris, il n'y avait quasiment plus personne, et les voitures étaient en self-service. Mais là, pas le temps, si elle disjoncte trop fort, on ne pourra rien faire. Quelques médicaments que j'avais récupéré dans une pharmacie qui venait d'être désertée la semaine dernière, Prozac, Tranxen, Zyprexa et autre anti-psychotiques, histoire de calmer les crises habituelles des outsiders de l'E-W. Le diesel s'enflamma dans le carburateur, un léger grognement annonçait que la voiture était prête à partir. Et dans un mouvement souple, la vieille 206 enjamba la route et parti en direction de la forêt de Fontainebleau, où, quelques kilomètres plus loin, Spring m'attendait, au bord du désespoir.



Extraction

La maison était somptueuse. Le jardin anglais qui la bordait, tel un écrin de satin de bégonia et petits conifère, était caressé par un vent frais de saison. On s'y sentait tout de suite bien. La batisse, d'une architecture très anglaise laissait apparaître ça et là quelques détails de décorum indonésien qui harmonisaient très bien avec l'ensemble. La maison sous la mer dans laquelle j'ai été si chaleureusement accueilli était probablement née de ces détails. J'y reconnaissais la main de Jessica, si adorable et si désirable. Je savais également qu'il ne fallait pas que je m'attache à cette image que Azrell a du révéler du fin fond des fantasmes de la belle. Lorsque j'ai sonné à la porte, j'ai entendu Spring me hurler de faire le tour, très vite. Il n'était plus temps de rêver. Je m'empressais de contourner le batiment par le côté garage et atterrit dans une cour bordée d'un parc japonais somptueux. Au centre d'un bosquet de fleur, un banc blanc, en hêtre, taillé à la main d'une forme ergonomique laissant penser qu'il avait été sculpté pour le corps de Jessica. Pourquoi tant de certitudes ? Parce qu'elle était assise dessus, et qu'il s'harmonisait avec elle comme un vêtement taillé sur mesure. Elle ? Loin de ce que m'avait dit Renard, elle devait avoir une quarantaine d'année, les cheveux légèrement grisonnants et toujours ses formes ravissantes que je lui avais trouvé dans l'E-W. Difficile de décrire son visage, tant je ne voyais que ses yeux, vides, mouillés, comme morts. Arrivé à sa hauteur, je m'agenouillais pour me mettre à son niveau, elle n'avait toujours pas sourcillé. A-t'elle bougé quand je lui ai pris la main ? Je ne m'en souviens plus, en tout cas, à l'intérieur, quelque chose a cédé, et tout son mal-être s'est déversé hors de son corps, sortant de sa bouche sous flots de paroles intimes, fortes et douloureuses.
- J'ai rêvé… ça n'était qu'un rêve, n'est-ce-pas ? Ça n'a pu être qu'un cauchemar… Je… je ne voulais pas abandonner mon bébé. Je ne comprends pas ce qui s'était passé ! On m'a offert une saloperie de kit de connexion, il y'avait tellement d'adeptes que j'ai voulu essayer. Où était le mal ? Si ça avait été mal, l'Etat l'aurait rejeté, non ?! Une fois connecté, une voix m'a demandé de confirmer un accès exclusif, ou un truc comme ça, vers mon cerveau. La voix m'avait promis que j'étais libre de l'annuler quand je voulais. Une fois que j'avais accepté, je me suis retrouvé dans la maison…
Elle respirait fort, comme si la masse de mots bloquait son gosier.

- La maison était belle, mais d'une beauté incroyable ! Je l'avais déjà vu, elle trônait au fond de mon imaginaire. Je l'avais visualisé en lisant le « livre du voyage » de Bernard Werber. A un moment, il demandait au lecteur de visualiser la maison de ses rêves. C'était celle-la qui m'était apparut ; Indonésienne, au fond d'une mer du sud, parmi les poissons, entourée de bois. Un rêve fou, inimaginable ! Fou… A mon arrivée, Renard m'attendait. Depuis… depuis la mort de mon mari, Renard était la dernière famille qui me restait, comment aurais-je pu croire à un leurre ? Il m'a dit « je suis là, Jessica » en remuant la queue… je me souviens. Il parlait !
- Il peut parler ici aussi, grâce à un Petpod.
- Renard ne parle pas. Il jappe deux fois pour sortir, et une fois pour manger. Il ne parle pas.
Tant de froideur dans sa voix pour me dire ces quelques mots. Elle n'avait toujours pas bougé les yeux. A part la bouche, le reste du corps semblait en veille.

- Renard ne parle pas. Le leurre m'a dit tout ce que je rêvais d'entendre. Qu'il avait souvent entendu mon mari parler de moi avec beaucoup d'amour, alors qu'il me trompait tout le temps, que mon enfant mort-né s'était réincarné en lui, qu'il m'aimait fort, que j'étais belle et intelligente, qu'un autre homme viendrait… J'ai été mené en bateau, de la poudre aux yeux !
- Et maintenant ?
- J'avais rencontré un jeune homme, peut-être une création du leurre, qui a tout fait pour me déconnecter. Il voulait que je lui donne ma maison. Ca ne me posait pas de problème vu que j'en avais oublié l'existence. Et puis, je me suis réveillé ici, dans le salon… J'en ai assez, je veux rentrer chez moi ! Je veux ma maison ! Mon Renard ! Mon jardin !
Il arrive souvent que les déconnectés perdent pied dans la réalité. L'E-W est si crédible et copie si bien les sens qu'il est impossible de le différencier du monde réel. Aucun médicament ne guérit de ça, le doute devient permanent. Dans un projet premier, la sortie de l'E-W devait être régulée par des paliers de blanc. Un palier d'une journée sans sens afin de différencier l'E-W du vrai. Et puis Azrell a dû pointer son nez et le projet est devenu obsolète pour la plupart des liners. Imaginez que vous veniez de passer une porte de votre maison bretonne et que vous vous retrouviez dans les Alpes… et que vous connaissiez très bien ces deux lieux. Difficile de définir la puissance du choc émotionnel. Je ne distinguais au travers des ses yeux que les ruines de son âme. Elle pleurait sans cligner des yeux, elle était là en étant si loin. Elle ne voulait simplement pas être ici et maintenant. Comment la ramener ?
- Jessica, je suis le vrai Pim. Nous nous sommes rencontré dans le programme, vous savez, à propos du jardin.
- Je sais qui vous êtes. Je sais ce que vous voulez.
- Acceptez-vous cette proposition ? Nous utiliserons le jardin, en en prenant soin, et nous acceptons toutes les conditions que vous souhaiterez.
- Je refuse.
- … Nous avons vraiment besoin de ces terrains, des centaines de vies, d'animaux, sans abris. Je veux juste un morceau de votre forêt pour y élire domicile. Je vous assure que c'est nécessaire et…
- Taisez-vous !
Son regard vide regardait toujours vers le bas mais il s'était empli d'une colère sourde et incompréhensible.

- Mais pourquoi ? Qu'ai-je fais ? Je vous ai libéré de l'E-W, vous devriez m'en remercier plutôt que de me le reprocher, non ?
- Silence !
- Mais enfin, pourquoi réagir comme ça ?
- Je sais qui tu es ! Je sais ce que tu veux. Tu veux mes terrains ! Tu travailles pour qui ?
- Mais pour p
Par David Gos
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Jeudi 16 juin 2005

Le Complexe du type

 

C’est l’histoire d’un mec qui me ressemble, et c’est pas de sa faute. Il a 23 ans, il est plus ou moins heureux, il fait des études des fois brillantes. Il boit peu, fume toujours trop (vu que quand on fume, c’est toujours trop) s’amuse des fois comme un fou et d’autres fois gâche des soirées par son mauvais caractère. Ce mec, il croit en Dieu, enfin, il essaye. Il croit au destin aussi, mais c’est déjà plus difficile. Bref, il croit mais il est pas sur…

Ce mec, c’est pas les malheurs qui l’ont tué. Le grand drame de sa vie, c’est la séparation de ses parents. Mais comme ses parents sont des gens intelligents, c’est finalement même pas un drame. Dommage pour lui. Il va devoir se raccrocher à ses petits soucis d’argent, d’amours, et autre. Il est presque à plaindre tant il n’a pas de problèmes. S’il avance doucement dans sa vie, c’est un peu parce que son père est quelque part devant lui à l’attendre avec des sermons terrifiants sur le travail, qui sera dur, sur les traites a payer, qui vont l’asservir, sur la femme, les enfants, la voiture, la maison, bref sur une vie étrange où on oublie que vivre sous un pont, c’est toujours pas la mort. Le mec sait que son père souhaite le guider à travers ces paroles, mais il a quand même peur. Il essaie des fois de trouver des raccourcis, des feintes, mais c’est plus pour sauver son père en lui prouvant qu’il a tort plutôt que pour l’aider, lui. Peut-être que son père aimerait être fier de lui, peut être que c’est pour ça finalement qu’il a l’impression d’être un flocon de neige pur et unique et que sa place, sa femme, sa maison, l’attendent quelque part sur terre. Un endroit unique où il sera essentiel à tous. Mais personne ne le demande, alors il traîne la patte. Mais il a confiance, il sait que cet endroit existe, et il sait aussi que c’est une erreur d’y croire. Ce genre de paradoxe ne le gêne pas.

Ce mec, un jour, il a eu un accident bizarre. Avec sa voiture, il a écrasé un enfant qui traversait la route. L’enfant s’est relevé comme si on rembobinait la bande. Lorsque ce mec a couru vers lui pour voir si tout allait bien, l’enfant a pris peur et lui annonça en tremblant qu’il n’avait pas d’argent, pensant sûrement à un racket. Alors notre homme pense à une hallucination. Peu de temps après, comme si la poisse avait trouvé un nouveau terrain de jeu, il du se battre un soir contre un jeune loubar armé qu’il réussit à poignarder de son propre couteau. Mais le couteau disparut sans explication et le loubar s’est relevé d’un bon et voulu continuer le combat. Lorsqu’il expliqua dans la panique ce qui venait de se passer, l’agresseur préféra prendre la fuite, se disant qu’un taré comme ça pouvait être dangereux et que son fric était bon pour les goujats. Notre homme venait de réaliser qu’il avait le pouvoir de tuer les gens avec sursis. Il était devenu plus innocent qu’une poire. Il commit son premier crime en sursis dans un autre pays quelques jours après. Comme ça, si ça foire, il peut toujours déguerpir. Ce fut une femme, jeune et fraîche, qu’il eut envie de tuer. Tout le monde penserait à un énième viol standard. Il a sorti son grand couteau et l’a planté entre les omoplates de la jeunette qui s’affala de tout son long dans un cri. La cassette se rembobina encore et elle était debout à marcher comme si le vent avait eu plus d’impact sur elle que ce grand couteau. Il tenait sa preuve. Ce même soir, il a tué plus de quatre cent personnes qui ont toutes ressuscité. Alors il a commencé à tuer ses ennemis, certains plusieurs fois de suite, puis ses relations de travail, et ses amis… Des que l’occasion s’en présentait, en fait. Il se rendit compte un jour que ces meurtres ne rentraient même pas dans la mémoire des témoins. Il pouvait frapper n’importe qui. Quel jeu fascinant, lui qui n’avait jamais frappé quiconque, le voilà as de la torture, bête immonde de la barbarie, usant de tous les instruments mortels, du balai à chiotte au couteau de chasse, de l’Uzi rafale à la bombe C4. Tout était permis, il était sur la tangente et Dieu ou un autre lui pardonnait ses actes. Ce mec n’était pas fait pour tuer, alors on lui a supprimé l’option, pensait-il.

Arriva le moment tant attendu, les fêtes de famille. Sa première victime fut son frère, et il put enfin se libérer d’années de frustration en l’écrabouillant avec une massue. Et comme prévu, le cher frère se releva comme si de rien n’était, et continua sa conversation en coupant la parole et en criant fort comme à l’accoutumé. Puis toute la famille y passa. Il aimait cette sensation de folie, de tristesse, d’angoisse qui l’étreignait à chaque meurtre. C’était une sorte de saut à l’élastique où on fait semblant de mourir pour mieux remonter ensuite. Il les avait tous tué, jeune ou vieux, recouvert de leur sang jusqu’à ce qu’ils se relèvent. Le jeu était atroce mais comme c’était pour de faux, peu de gens auraient résisté…

Il tua son père au matin de mars d’un coup de sabre à champagne, sans raison, juste pour continuer le jeu. Mais son père ne s’en est pas relevé. Cela devait être pas loin du millième mort et tous s’étaient relevé, pourquoi pas lui ? Le mec ne comprit pas de suite le nouvel aspect de sa situation. Sa belle-mère est entrée dans la pièce et s’est mise à hurler de toute sa terreur. Il la fit taire avec le même sabre, mais elle se releva rapidement et continua à hurler. Il tua toutes les personnes qui lui barrèrent le passage, mais dès qu’il tentait d’avancer d’avantage vers l’ailleurs, ils s’étaient déjà relevé pour l’arrêter. Pourquoi son père était resté à terre ?

 

On l’a jeté en prison, il fut jugé et condamné. Il avait cessé de tuer tout ceux qui le frustraient, car il savait qu’il en ait tué un, l’essentiel, le modèle, la personne qu’il admirait le plus au monde, la seule qui méritait d’être sauvée. Tout lui paraissait futile à présent. Il avait souvent pensé qu’à la mort de son père, il serait enfin libre. Mais il apparaît surtout qu’il est désormais seul. Son garde-fou attitré, son aide précieuse de chaque instant n’était plus de ce coté-ci du monde. Alors il tenta de mettre fin à ses jours, et encore, et encore, et ainsi de suite tant le chagrin d’avoir brisé quelque chose de trop beau, trop important était insoutenable.

 

C’est l’histoire d’un mec qui me ressemble, et c’est pas de sa faute. Ce mec, il croit en Dieu, enfin, il essaye. Il croit au destin aussi, mais c’est déjà plus difficile. Bref, il croit mais il est pas sur… Le mec sait que son père souhaite le guider à travers ces paroles, mais il a quand même peur. Il essaie des fois de trouver des raccourcis, des feintes, du travail ou de l’argent facile, mais il sait que son père a raison…

Il a confiance, il sait que son père-Noël existe, et il sait aussi que c’est une erreur d’y croire. Ce genre de paradoxe ne le gêne pas. Au fond de mon inconscient, tout est possible, mais ça, il l’ignore…

Par David Gos
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Vendredi 29 juillet 2005

Dans le contexte actuel, j'ai eu envie de mettre en ligne un texte que j'ai écris il y a quelques années de cela... Il est en Hommage à Rudyard Kippling et Paul Elluard. Il y a des choses que je ne veux jamais oublier... Bonne lecture.

(Ah oui, comme je tiens à ce texte, si vous voulez le diffuser, merci d'y apposer mon nom et le lien vers ce Blog, merci)

Dadoo






Mon Dieu


Si tu savais discerner le Bien du Mal

 

Et punir chacun pour acte immoral

 

Si tu savais prendre en pitié les désespérés

 

Et donner afin de les protéger des obstacles égarés

 

 

 

 

 

Si tu savais choisir entre deux frères celui à sauver

 

Et l’autre d’un geste le condamner

 

Si tu savais récompenser de richesses les Maîtres de Guerre

 

Et bénir leur armée de t’avoir vengé

 

 

 

Si tu savais accepter que ton Nom soit associé

 

Aux cris, aux meurtres, aux bombes contre l’Humanité

 

Si tu savais, d’un seul mot, ton peuple le terroriser

 

Et attendre qu’il te supplie pour l’aider

 

 

 

Si tu voulais montrer ton visage pour prouver aux Hommes

 

Qu’ils se doivent d’être sage

 

Et de régler en Mage les problèmes d’aujourd’hui

 

comme de chaque âge

 

 

 

Si tu multipliais les messages pour affaiblir les nations

 

Et donnais à un seul la Vérité et aux autres l’Illusion

 

Et face à la tristesse, la peur et l’abandon

 

Offrir au Monde ce qui lui semble bon

 

 

 

Si ton plaisir était l’adoration, et ta peur l’abandon

 

Et ton but la soumission et l’Amour que nous t’offrons

 

Si la paix était ta finalité et la Guerre un subtil accès

 

 

 

Alors les Rois, la Chance et les Cieux

 

Seraient à jamais tes esclaves soumis

 

Et ce qui vaut moins que Ta Gloire à mes Yeux

 

Tu ne serais qu’un Homme, mon Dieu…

David Gos           

Par David Gos
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Mercredi 18 janvier 2006

A une époque, je trouvais le mot "monographie" fascinant. Il s'agit d'un ensemble de travaux tentant de couvrir absolument tout un sujet. "Monographie sur les oiseaux du nord de la France" ou encore "monographie des cendres de tabac"( Holmes). Bref, j'étais pas bien vieux quand j'ai voulu moi-même écrire une monographie sur le mot "lamentable". Ben ouais, ça m'amusait. Je suis pas allé bien loin, mais voici le premier texte, qui en suscite bien l'émotion.

"Va-y, respire, mon vieux, respire !"

John était dans la merde, et il le savait. La seule vision qu'il avait face à lui, pour peu qu'il arrive à ouvrir ses yeux fatigués, c'était le plafond de l'hélico dans lequel il avait embarqué quelques heures plus tôt... Lui qui a déjà le mal de l'air sur le pont de Brooklyn, il se retrouve collé le nez au plafond de ce foutu BT-18. Pour le moment, John ne pensait pas à grand chose, il savait que sa vie ne tenait qu'à ce hublot au dessus de son nez. Une pensée pour sa femme aurait été une belle perte de temps... La fatalité n'est pas du genre pressé chez les humains et John était désespérément humain. Dans l'instant, il tachait de suivre ce conseil qui le hantait sans relâche: Respirer ! Doucement, économiser, ne pas se laisser aller à la panique. John avait déjà particulièrement mal au crâne, la lumière qui traversait le hublot se faisait de plus en plus pale... L'hélico coulait, et la pression devenait forte. A ce rythme là, dans quelques minutes, le pauvre verrait le hublot plafonnier se fissurer de part en part et l'océan engloutir les dernières bouffées d'oxygène sans se soucier d'à qui cela manquerait.

 Respire, doucement !

 A la surface, les terriens ont dû juste apprendre le crash de l'hélico, le temps des secours n'est pas à la même échelle que le temps de vie de John, ça va mal... et ça s'arrangera pas de sitôt. Malgré la tragédie qui l'entourait, incarné par des corps et des membres flottants autour de lui, John arracha un sourire à la vie en se disant que, quelque part, il a eu de la chance. C'est vrai qu'il ne sentait plus ses jambes, probablement en lambeau, il devait même perdre du sang vu les vertiges dont il commençait à être victime. La chair n'est rien et l'esprit est tout, il pensait à cette phrase très fort mais ne pouvait la formuler tant le froid le pénétrait de toute part.

 John plongea brusquement la tête sous l'eau pour faire un topo rapide de la situation. Lui que les scouts avaient baptisé "loutre agile", n'avait pas, hélas le don de vue sous-marine de l'animal. Des corps, des sacs, des fauteuils, tout encombrait plus que suffisamment le passage... Pas d'autres survivant, rien ne bougeait. En sortant sa tête de l'eau, il entendit un bruit qu'il priait pour ne pas entendre, la vitre commençait à se fissurer. Triste nouvelle pour un homme résigné, mais John n'était pas de ces gens là, et il vécu ce bruit dans la douleur psychique que l'on ressent quand on voit la grande faucheuse en face. Il n'avait plus le choix, la lumière du jour lui parvenait comme un lointain souvenir, il devait être à vingt mètre de fond. La poignée rouge d'urgence, au bords du hublot plafonnier s'enfonçait doucement dans la pénombre. Le plan est simple; il tire, le hublot se décroche, l'accès est libre, il remonte à la surface grâce à son gilet autogonflant... Il le sentait très mal, mais comme il n'avait pas d'autre idée, autant tenter le coup. La main sur la poignée, il s'en remets à Dieu.

 Respire, mais fort cette fois !

 Il ne pouvait contenir plus d'air qu'il en avait pris. Il tira la poignée de toutes ses forces et le hublot céda. Il passa le sas en commençant par les bras, et cette première idée en fut une mauvaise; La bonbonne d'air de son gilet de sauvetage lâcha sous la puissance de l'accrochage maladroit qu'elle laissa à l'hélicoptère. Sans oxygène, dans le noir, sans gilet de sauvetage... Penser positif ! Il était dehors, c'est déjà ça.

 Malgré son bras en compote et ses deux jambes broyées, il oublia la douleur et tout son corps oeuvra pour son salut. La douleur fut épouvantable, incomparable, son sang s'éparpillait en nappe large, mais il montait.

 La lumière commençait à peine à poindre qu'il sentait déjà les premières brûlures d'asphyxie dans son abdomen. Continuer, encore et toujours continuer !

 Il apercevait déjà les vagues quand le premier stade critique fut atteint, il eut le deuxième shoot d'adrénaline qui eut comme conséquence de réveiller brutalement ses douleurs: "c'est pas le moment, je ne suis pas là !" hurlait il dans sa tête. Encore un peu, encore un effort, encore une douleur, encore de l'eau, toujours de l'eau.

 Là arriva quelque chose d'étonnant, d'incroyable et aucun être humain à part John aurait pu imaginer cela, mais comme on est dans un recueil d'oeuvre sur le lamentable, il faudra me pardonner si j'ai la flemme d'écrire la fin...

 A bon entendeur, salut !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par David Gos
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Vendredi 24 novembre 2006

Est-ce possible ? A quoi ça ressemble ? Peut-on y vivre ? On a beau torturer le bout de gras, la souris est bien morte. Je n’obtiens pas mes réponses. Je le sens pourtant, à chaque impulsion, chaque respiration, chaque battement. Je sens ses doutes, ses angoisses. Il bouge en moi, il vit en moi. Je sens ce qu’il veut, ce qu’il aime, et pourtant, je n’ose pas.

Qu’attends-on de moi au fond ? Il veut que je sorte. Je le sais, je le sens. Je suis né dans son crâne il y a quelques semaines, dans un camion qui emportait sa vie au loin de plus près, de là où il aimait vivre à là où se trouve sa route. De son présent à son passé, il m’a fait naître. Alors que les routes se traçaient droites, entre deux vallées, chargé de sa tonne de vie, dans ce 14m3 loué à pas cher. Il était dans sa bulle, comme il sait le faire. Je le revois encore écarter ses mains blanches et laisser passer le jour vers moi qui y dormait en son centre. Il me regardait comme une chose curieuse de laquelle il hésitait à être fier. Je suis de lui, pourtant. Enfant de ses pensées avec son imaginaire, je suis fils légitime d’Inspiration. Il m’a regardé et m’a dit : Tu seras un héro. Tous les pères sont-ils comme ça ? Lui mon créateur, je l’entends me parler de moi. Il n’a pas cherché à me concevoir un passé, comme tant d’autres héros mal habillés. Il m’a dit : Tu existes. Je lui ai tendu une main et lui demandant : Comment je m’appelle, puisque tu m’as créé ? A toi de me le dire, m’a-t-il répondu.

Je suis… Je pense… Je pense donc je ne peux pas être, mais tout au plus paraître. Après tout, je ne pense pas vraiment non plus. Ma pensée est sienne. A nous deux, on espère pour tout le monde. Au final, pense-t’il aussi ? Ou est-il le rêve d’un autre ?

Je sais qui je suis car je sais qui il est. Tout change quand on a une famille, non ? C’est drôle. Je ne lui toucherai jamais le visage, je ne l’embrasserai pas en le serrant sur mon cœur. Je ne crois même pas être reconnaissant de mon existence, mais j’ai une famille. J’ignore juste à quoi elle sert.

Inspiration, mère de tout. Quel sens ai-je à tes yeux ? Quel sens as-tu au sien ? As-tu une place dans ce monde ? Et si tu disparaissais, qui te regretteras ? As-tu seulement vécu, Inspiration ma Mère ?

J’existe… je pense… mais pourquoi ? Et pourquoi pourquoi… Pourquoi toujours se poser des questions sans fond, sans fin, qui nous enferme sans nous délivrer des angoisses qu’elles suscitent ? Avez-vous déjà pensé à tout ce temps gâché à réfléchir ? Toute pensée est désespérément inutile puisque nous oeuvrons pour le bien de tous en ignorant de quoi le bien est fait…

 

 

 

Je suis… Protéro et mon adage, c’est « Le Bonheur ne peut me rendre heureux » Paradoxe que tout le monde comprend. Je suis un héro sans histoire, un héro errant, créé par David et vivant ici, sur son blog. J’existe car Inspiration m’a créée, elle l’a fait car je dois exister. Je suis l’enfant de son inspiration, le bois de sa flamme. Je ne sais pas s’il est fier de moi.

Vous voyez, un héro d’histoire, ça naît comme ça, parfois…

Par Protero
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Samedi 25 novembre 2006

Quelque chose m’interpelle toujours quand je regarde David vivre. Il est constamment en écoute de son environnement. Pour ma part, je pense que c’est de là que viennent ses terribles coups de fatigues qui le prennent au crépuscule. Lui pense que cela vient du fait que beaucoup de sujets différents le tracassent. Au fond, il devrait dans les deux cas lâcher du lest, mais je ne pense pas qu’il puisse le faire aussi facilement. C’est assez angoissant de ne plus calculer les pas devant soi, de ne plus jauger les risques, de ne plus se préparer aux interactions que l’on va rencontrer… Il est du genre à créer dans le petit théâtre de sa tête pendant près de 20 minutes une conversation ave une personne importante qu’il s’apprête à rencontrer, la recommençant sans cesse à chaque fois qu’une tension lui semble apparaître, pour que tout soit fluide. Le paradoxe, c’est qu’il est terriblement sincère quand il est en situation, mais nombre de voies ont été bannies, comme un joueur d’échec évite des coups à l’apparence bénigne car il en a calculé les conséquences désastreuses…

David s’inquiète des autres, comme de lui. Il travaille sur ses questions depuis qu’il a pu se poser la première, et il n’y a rien d’étonnant à ce qu’on le retrouve aujourd’hui en psychologie. Non qu’il en a besoin pour lui, bien qu’il y prenne ce qui lui semble nécessaire à sa compréhension du monde, mais c’est surtout pour les gens qu’il rencontre qu’il fait ça. Il s’aiguise comme un outil, cherchant à accéder à une qualité de « service » hors du commun. Pour cela, il court beaucoup.

Pour ma part, je sais qu’il s’inquiète de ne pas trouver de travail dans cette branche. Je le vois bien quand il parcourt des yeux les annonces de boulot en BTP, en tertiaire, quand il lorgne du côté de Petit Peuple pour espérer un travail, un jour, duquel son père puisse être fier… Mais en réalité, quand j’écoute son cœur battre, quand je ressens sa force, quand je le vois à sa place en paix dans ce monde, c’est toujours quand il est en train de tendre la main. Il ne sait faire que ça. Aussi, quand j’en discute avec sa culpabilité, j’essaie de lui dire qu’on peut toujours en vivre, que là est sa place, comme son père, comme sa mère, comme son frère. Il se doit d’être aux côtés de ceux qui ne trouvent pas la lumière. Et la culpabilité qui me sort des chiffres. 9 ans d’études, 7 remises en questions majeures, une bonne vingtaine d’amis perdus, 3 déménagements, tellement de révolutions, pourquoi faire ? Je la comprends, cette culpabilité. Elle gagne du terrain aujourd’hui comme le front national. A chaque élection, elle est plus forte. Elle veut que tout change, elle veut être heureuse, elle veut mourir. Je la comprends…

Quand David aide quelqu’un, il lui pose, d’une manière ou d’une autre, trois questions. La première, c’est « Que changerai-tu dans ta vie si tu n’avais pas peur ? », la seconde est « Ressens-tu souvent la sensation de paix intérieure ? » et la troisième « as-tu autant d’amis que tu le souhaites ? ». Cela l’aide à dresser un bilan efficace de ce que la personne pense de sa vie, tout comme de ce qu’elle n’avait pas vu. On est souvent étonné des gens qui ont fait le choix de se contenter de peu, ou d’autres pour qui rien ne suffit jamais. Mais comme dit David, l’important n’est pas de régler les problèmes, mais de découvrir le chemin que tu veux suivre. Les problèmes ne sont, au fond, qu’un port d’attache quand on croit que la mer est trop houleuse.

 

En cherchant dans sa mémoire, je suis tombé sur une phrase de sa grand-mère maternelle qui résume bien la plupart de nos problèmes. Je vous la donne pour finir. « C’est l’histoire d’un petit garçon qui avait tellement peur de l’eau qu’il a fini par se jeter dans le lac… »

Par Protero
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Lundi 22 juin 2009

Apres cinq jours prives de liberte, de tabac, sans droit de se lever, ni bouger, avec plus de 20 prises de sang, 30 electrocardiogrammes, une cinquantaine de ventouses collees au poil arraches avec force et douleur, et enfin une echographie cardiaque, mon coeur va mieux. Nous sortons aujourd'hui, sous surveillance medicale, mais nous sortons ! Bisous a tous !
Par David Gos
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